Anna Logon -  « Le Contrat »

« Le Contrat »

 

Ports honfleur

 

 

        Sordide ! Pire ! Cette pensée était la plus abjecte qu’elle n’avait jamais eue ! Il lui était venu une abominable idée nourrie de ces dernières insomnies inondées de tristesse, alourdies à nouveau du poids de questions restées sans réponses. Seule dans le noir, elle fixait le plafond sans le voir vraiment. Au milieu de la nuit, elle avait glissé doucement une main sur le côté. Le matelas était froid, place désemplie d’un amour aux absences trop nombreuses.

 

 

       Veuve depuis près de vingt ans, elle avait élevé son unique enfant. Elle l’avait abreuvé d’un amour sans failles et fièrement guidé sur le chemin des valeurs qui trament les hommes d’honneur. Faisant naturellement fi de sa mère au fil des années, il poliçait désormais sa propre destinée. La vie s’effilochait dans une apparente sérénité. Pour autant, elle n’avait connu l’existence dévotieuse d’une pénitente recluse. Sans être sujette à quelques chroniques addictions, dans les choses de l’amour elle n’était point novice. Dans sa secrète alcôve et l’ignorance de tous, parfois un guerrier de passage lui offrait quelques cajoleries avec plus ou moins de bonheur tout autant que de fougue. N’étant digne de plus d’attentions, pourquoi s’en encombrer ? Aucun ne restait plus longtemps. Les plaisirs de la chair ne charpentent point à eux seuls les intemporelles communions. Alors le duvet soulagé se rendormait dans la tiédeur de cet unique corps.

 

        Pourtant, un soir au milieu du tumulte des discussions animées d’un salon, elle fit une rencontre, de celles que l’on n’oublie jamais, comme la soie de rubans invisibles tissant une passerelle entre deux âmes au milieu du bruit et des douleurs du monde. Nuit magique où deux points insignifiants se rencontrent, se voient, se reconnaissent à la croisée des courbures du globe. Un là et maintenant ignorant du pourquoi. Une course soudainement suspendue sur le bord d’un regard, un frisson au détour d’une bouffée de chaleur. Ils se découvrirent fébriles par quelques épistolaires confidences, se revirent sur le bord d’un étang aux broderies nymphéas, admirèrent quelques toiles, feuilletèrent ensemble théâtres et littératures... Ils partagèrent alors le silence apaisant en marge d’un baiser, une pause sereine aux frontières des cœurs, tel un abysse éblouissant qu’on souhaite éternel. Chacun de leurs jours s’illuminait davantage, avançant tendrement dans le creux de leurs mains. Les promesses se doraient de mille suavités baignées d’espoir et de partage. Ils vieilliraient ensemble dans leur mutuelle confiance, ils se l’étaient promis.

 

        Un jour, sans dire pourquoi, la durée du temps telle au solstice de l’arctique s’était étranglée, étriquée en quelques lambeaux. Parcimonieusement, les heures complices se distillaient en goutte-à-goutte. Subrepticement, les nuits et l’alcôve s’étaient vidées. Se glissèrent alors trop tôt sur la pointe des pieds, les premières retenues préalables aux non-dits. Émergeant de combats d’un passé antérieur, le bruit sourd du pas des fantômes vibrait la surface d’une eau que l’on pensait apaisée. Dans leurs solitaires partages, elle savait si peu de lui, ne croisait aucun de ses amis ou d’infimes connaissances. Il maintenait leur tendresse enclavée, loin des bourdonnements de son monde. Était-ce pour se protéger ? Était-ce ces ombres à la vie dure et aux crocs incisifs qui lui bâillonnaient l’avenir, la peur d’engagement tordant l’horizon ? Avait-il âprement dissimulé d’horribles maladies ou pire quelques viles affabulations ? L’univers des possibles s’avérait infini puisqu’elle ne savait rien. Depuis combien de mois avait-il tu son envie d’elle ? Sans rhétorique propos ni réel différend, simplement comme on soufflerait une bougie. Elle-même n’osait prononcer le nombre, mais la date lui restait gravée dans le cœur. Ainsi, les jouissances de l’intellect ne charpentent à elles seules d’intemporelles communions, à moins qu’elles ne fussent qu’amicales. Pour se rassurer, elle se complaisait malgré tout à croire cet homme toujours aimant et indéniablement fidèle, autant qu’elle pouvait à son égard l’être à tout jamais.

 

 

        Pourtant, dans l’obscurité de cette nuit blanche, elle ébauchait in petto une ignoble missive :

 

 

A***, mon ami,

 

        Pardonnez à l’avance le contenu de cette lettre qui pourra, j’en suis sûre, vous surprendre par son étrangeté autant qu’elle saura finalement vous séduire. Je vous sais marié, mais connais depuis ces longues années vos désirs fous de moi. Noblement, vous avez toujours agréé mon dédit. Je vous en ai à chaque fois remercié.

 

        Aujourd’hui, je vous propose un arrangement comme on le ferait simplement entre bons amis. Si vous y accédez, vous viendriez me chercher, m’emmèneriez à bord de votre vrombissant bolide jusqu’aux grises façades du vieux port d’Honfleur. Amicalement, nous savourerions crustacés et fruits de mer dans un de ces restaurants, admirant les bateaux, m’enivrant d’un vin blanc dont vous auriez le choix. Nous parlerions de tout et de rien, tout ce qu’il vous plaira, mais rien de ce qui nous liât. Alors viendra l’heure fatidique. Dans l’obscurité d’une chambre d’hôtel morose, sans jamais l’éclairer de peur d’avouer mes larmes, je vous accorderai une nuit, une seule. Car ne vous y trompez pas, il ne saurait être question ni de versatilité féminine et encore bien moins d’amour. Durant toutes vos caresses, ne vous offrirai que mon corps, aucune de mes tendresses, aucun de mes baisers. Sans jamais m’abandonner totalement à vous, je fermerai les yeux et toujours ne penserai qu’à Lui.

 

        Si vous acceptez ce contrat, faites-le comme pour répondre favorablement à un éphémère caprice né de mon dépit, un impénétrable besoin de me sentir femme à nouveau. Ensuite, vous comme moi oublierons la bassesse de cette nuit. Jamais n’en reparlerons. Les jours me sont comptés, j’attends votre réponse jusqu’au quinze de ce mois. Au matin du seize, je ne le pourrai plus...

 

 

        Dans ses larmes toujours arrimées à la grosse poutre du plafond, elle ressassait ce projet insensé. Elle savait qu’A*** accepterait trop heureux de sa soudaine faiblesse. Si Lui n’était en mesure de répondre à son amour, ne pouvait-elle simplement le quitter plutôt qu’échafauder une telle infamie ? Elle avait peur d’elle-même. Elle mastiqua ces mots jusqu’au petit matin, comme autant de bouchées de vieille carne qui n’ont plus de goût, que le dégoût qu’elles procurent. Dans la fraîcheur de l’aube, elle sombra en boule recroquevillée sous le duvet sans qu’aucune décision ne fût prise.

 

 

 

 

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Tous droits réservés

© Anna Logon

Le 6 décembre 2013

 

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Commentaires (2)

1. BethanyXlo (site web) 10/10/2017

http://neptune.blackplanet.com/Cyrus887/message/13651795

2. Anna Logon (site web) 04/02/2015

Merci beaucoup Patricia pour ce généreux partage. Agréable journée à toi.

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