Anna Logon -  « L’Abandon »

« L’Abandon »

 

Coucher soleil 1

 

 

 

Le soleil rubescent fondait tendrement sur les courbes vallons, se feutrant au creux émeraude des sapins. Sérénité du crépuscule. Un couple de gerfauts s’élevait, en aubade grivoise, dans le ciel coloré s’apaisant enfin des chaleurs estivales. Lentement, les ombres prenaient leur aise sur les hauteurs du lac. Le jour, comme hier, avait été joyeux, nourri d’éclats de vie essaimés çà et là, au milieu des photos de vacances.

 

 

Il leur fallait rentrer. Plier la couverture couchée lascivement sur l’herbe, ranger l’osier joli à l’écho vide du soir dans le coffre de voiture. Les tomates furent juteuses, les casse-croûtes savoureux. Clic-clac, derniers selfies. Jeux insouciants d’enfants, leur ultime supplique avant des heures velours, somnolées à l’arrière des banquettes.

 

Le ballon avait roulé.

 

Les innocents mutins avaient suivi l’espiègle en contrebas du talus, s’étaient même griffé les bras aux épineux buissons. Les rires cessèrent d’un coup, stupéfiés, les souffles restèrent béants. Dans le silence, « Les garçons, on n’y va ! »... Une inquiétude, « Les garçons ? Où êtes-vous ? »

 

La sphère avait fini sa course, butant au pied de godillots pour moitié délassés, découvrant des chaussettes de laine emmêlée de brins d’herbes sèches. Au bout, il y avait un corps. Le bourdonnement des mouches, l’odeur pestilentielle leur avaient clos le bec.

 

 

L’homme, couché sur le côté, était recroquevillé en boule. Un vieux chien sans collier pelotonné dans son blouson de mites, comme s’il s’était comprimé à l’intérieur d’un lui-même sans vie. Autour, il n’y avait rien, ou tellement peu. La toile à demi éventrée d’une tente décrépie, à peine au-dessus de sa tête et des épaules. Des livres aux coins usés mille fois du même doigt. Deux photos jaunies en guise de marque-page. Un téléphone portable du siècle dernier, exténué, lui aussi, de toute énergie. Un réchaud bleu sans âge, une cuillère cabossée, une gamelle démanchée, un reste de lentilles avariées.

 

Depuis combien de temps ?

 

 

La scientifique bleusaille avait fait son ouvrage, sans la moindre amertume. Routinier. Clic-Clac, photographies de la scène, sous tous les angles, prélèvements, relevé d’indices, recherche d’identité, enquête de voisinage... Mais que qui parlaient-ils, là au milieu d’un vide tout juste peuplé de quelques fantômes ? Pire, s’il y en avait eu, sans doute étaient-ils définitivement morts, emballés dans le sac mortuaire avec le pauvre bougre.

 

 

À une dizaine de kilomètres, la buraliste le voyait épisodiquement pour un pot de tabac, du papier à rouler. La dernière fois c’était... elle ne savait le dire. Au bar aussi, le patron se souvenait de cette barbe hirsute. Pour sûr, qu’il buvait des bons coups, sacrebleu et plutôt quatre fois qu’une. Le zinc le soutenait plus souvent que ses jambes. À se demander comment le lascar pouvait rentrer chez lui. Et il habitait où... Bin là, en effet, la question était bonne mais... La caissière de la supérette se rappelait des deux petites boîtes de saucisses aux lentilles et de quelques bouteilles. Du vin oui, mais toujours des fins cépages. Ah si, une fois, ils en avaient parlé... enfin juste un peu. Du vin justement, oui, quelqu’un lui avait appris... Marié ? Non, elle ne le pensait pas. Pour le moins, elle n’avait jamais vu de femme avec lui. Un enfant, oui peut-être, elle n’en était pas sûre...

 

 

La seule chose que le légiste avait pu ranimer, ce fut le portable. Le dernier appel remontait à plusieurs années et le répertoire succinct se réduisait à trois numéros. La flicaille chercha à les joindre, un n’était plus attribué. L’ancien numéro d’un toubib, en psychiatrie semblait-il, qui depuis avait pris sa retraite. Une voix d’homme mûr décrocha au second. Il connaissait bien l’individu pour être de sa famille. Son élocution ne trembla pas, il demanda l’adresse de la morgue et précisa qu’il arriverait le lendemain soir pour les formalités. Le troisième coup de fil fut planté tel un coup de grâce, que l’on eut cru passé au service des homicides. La femme écoutait en interminables sanglots les détails sordidement déballés par l’agent stagiaire. Sans attendre, elle venait sur le champ.

 

 

Sur la route, la nuit engloutissait tout. Voiture, ciel et asphalte avaient la même odeur. Celle qui ravive les tardifs regrets. Cabocharde, elle pensait se protéger, mettre à l’abri son âme, prête à toutes folies pour cet oiseau blessé aux ailes. Il s’était éloigné, elle l’avait regardé partir. Le mutisme avait pris sa place. Les mains sur le volant, la tête feuilletant les albums de sa mémoire. Clichés intacts, tous gravés. Surtout ce soir-là... Le dernier, le plus terrible. Pour la voir, il s’était traîné, éculé comme une vieille paire de galoches, tenant à peine debout. Il avait frappé à sa porte, à deux reprises. Ils seraient toujours là, l’un pour l’autre. Quelles que soient les tempêtes, ils se l’étaient promis. Elle n’ouvrit à aucune, paralysant le glacial de ses larmes en insondable banquise. Lui, s’était évaporé, n’avait plus donné signe, contraint d’accepter l’amputation.

 

 

Elle le retrouvait là, à l’ouverture du tiroir numéro 17. Comme il avait maigri. L’azur s’était tu. La barbe toujours douce sous ses doigts. Les lèvres fragiles tout autant que le cœur. La froideur de l’inox lui transperçait les os, les mains étaient gelées. Malgré tout ses baisers, le souffle chaud de sa bouche n’y pouvait désormais rien. Poussé dans le néant, l’oiseau libre était tombé du nid. Le préposé repoussa le compartiment, le frigo finit de l’emmurer. Le flic l’avait raccompagnée jusqu’à son véhicule, et laissée sur un parking désert.

 

 

 

Au-delà de sa douleur, elle ne lui survivrait pas. Elle s’était enivrée, souvenirs au goulot. Une dernière folie. Avec lui ou sans elle.

Pourquoi n’avait-elle pas...

 

 

 

 

 

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© Anna Logon

 4 Novembre 2014

 

 

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