Amina Idrissi - Tous les grigris du monde…

Tous les grigris du monde...

 

La petite fille courait le long de la ruelle pavée de dalles irrégulières et de temps à autre perdait une de ses sandales, alors elle s’arrêtait brusquement et retournait se chausser avec exaspération. Elle semblait pressée et sa robe fine et légère virevoltait sur ses petites jambes brunies par le soleil. Elle était toute minuscule entre les hautes façades blanches aux volets bleus fermés à cette heure chaude de la journée.

Brusquement, elle bifurqua dans la profondeur d’une alcôve sombre et tapa de toute la force de ses petites menottes sur la lourde porte sculptée. Elle attendit lorgnant l’imposante main de Fatma en bronze qui servait de frappoir, mais la fillette était trop petite pour l’atteindre.

A bout de patience, elle se mit à hurler « Ba Hmad ! Ba Hmad ! ». Au bout d’un moment, un homme assez âgé à moitié endormi ouvrit la porte en lui faisant signe de se taire.

- On ne fait pas la sieste chez toi petite peste? Qu’est ce que tu veux ?

La petite, levant sur lui des yeux effrontés mais étonnamment beaux lui répondit de sa voix fluette :

-Vite, ma mère te demande, c’est Choumicha, ma grande soeur qui est malade, vite ! 

En grognant, l’homme retourna à l’intérieur, se coiffa d’un tarbouche, prit sa sacoche et jetant d’un coup expert sa djellaba blanche sur l’épaule, suivit la gamine en refermant avec précaution sa porte.

L’été coulait chaud et lourd sur cette ville du Sud marocain et la seule alternative pour ne pas souffrir était de se tapir à l’ombre des maisons ou pour les plus nantis, dans la fraîcheur des riads, ces jardins intérieurs où l’on trouve souvent autour d’une fontaine sertie de mosaïques colorées, des plantes diffusant leurs essences suaves : orangers, bigaradiers, jasmins, myrtes, toutes les senteurs de l’Andalousie et du Maghreb réunis s’épanouissaient dans les patios ombragés.

C’est vers l’une de ces maisons ne payant pas de mine de dehors avec une façade austère blanchie à la chaux et de minuscules fenêtres cloîtrées de moucharabieh que Ba Hmad, haletant toujours à la suite de la fillette se dirigea. Mais une fois le seuil franchi, l’intérieur se révéla paradisiaque et il y pénétra en baissant la tête pour éviter le soubassement de la porte cochère en cèdre sculpté. Tout de suite, il apprécia la différence de température et avant de s’engager plus en avant dans le couloir frais et humide, il se gratta légèrement la gorge pour signaler sa présence à la gent féminine des lieux. Ainsi le voulait la bienséance.

- Entrez, je vous attendais, Ba Hmad  fit une voix douce et mélancolique.

La femme qui venait à leur rencontre était vêtue d’un léger caftan bleu, elle avait gardé à travers les années, une certaine noblesse de traits, elle semblait anxieuse en s’expliquant :

- Ma fille aînée est malade, elle ne mange plus, elle ne dort plus et depuis deux jours, elle ne veut plus nous parler.

Ils traversèrent en silence le patio ombragé et entrèrent dans une pièce du fond tapissée de lourdes tentures ocre.

Une jeune fille était étendue dans la pénombre. Elle était belle et son prénom qui signifiait « petit soleil» lui allait tout à fait. Ba Hmad s’agenouilla doucement près de son lit, la contempla longuement puis lui prit la main et toucha son front.

Choumicha ne bougeait pas, elle semblait ailleurs, les paupières fermées, les lèvres serrées sur un indicible mal.

Le tradipraticien sortit de sa sacoche un livre de cuir aux pages jaunies et commença à suivre page par page avec le doigt de curieux signes cabalistiques. De temps en temps, il repoussait son tarbouche pour se gratter le crâne sans cesser de murmurer des mots incompréhensibles d’un autre âge.

La mère assise près de lui, se tordait les mains, elle attendait en silence.

Dehors dans la lumière, la petite jouait à la marelle et son gazouillis plein d’innocence se mêlait au clapotis de l’eau d’une fontaine.

Au bout d’un temps qui sembla interminable, l’homme se tourna enfin vers la femme pétrie d’angoisse et soupira :

- Ta fille est malade, très malade ! Je crains le pire.

- Oh ! Mon Dieu fit la mère d’une voix étranglée.

Il lui fit signe de se taire d’un geste et poursuivit :

- Il y a trois esprits maléfiques en elle qui se disputent pour la possession de son corps. 

- Trois ? fit la femme brusquement sceptique et ses yeux étonnés allaient de sa fille à Ba Hmad.

- C’est écrit là, fit ce dernier en tapant sur le grimoire, j’ai calculé le symbolisme des nombres, il n’y a aucun doute ! 

La femme hocha la tête respectueusement et tout en se balançant de douleur attendit la suite.

- Il faut faire vite avant que le mal ne prenne de l’ampleur, d’abord égorger un mouton noir au mausolée du saint pour calmer le déchaînement des esprits puis acheter tous ces ingrédients aujourd’hui même, il faudra lui faire trois fumigations par jour et la laver deux fois avec ceci.

 Tout en parlant, il dessinait avec de l’encre safranée sur de petits feuillets blancs de curieux signes que seul lui et les djinns, ces esprits malfaisants, comprenaient.

Il les plia soigneusement et les lui donna en répétant pour chaque feuillet l’usage précis qu’il en sera fait. Certains seront brûlés avec de l’encens, d’autres seront dilués dans l’eau du bain.

-  Je reviendrai demain.

La mère prostrée sous le choc, sembla se réveiller, farfouilla dans sa poitrine et en sortit un billet qu’elle mit avec hâte dans la main du saint homme. Celui-ci faisant d’abord mine de refuser, happa l’argent qui disparut mystérieusement dans la sacoche.

Sur le seuil de la chambre, il se retourna vers la jeune fille toujours absente, regarda ses mains et ses pieds d’albâtre et ajouta :

- Ah j’oubliais, il faudra lui mettre du henné, comme tu le sais, cette plante du Paradis protège contre le mauvais œil et les esprits nuisibles. 

Les jours qui suivirent, d’étranges rituels commencèrent dans la pièce constamment enfumée d’odeurs tantôt âcres de pégane et d’alun, tantôt douces et sucrées de bois de santal et de gomme arabique. La mère lavait patiemment sa fille avec de l’eau parfumée à la fleur d’oranger où elle avait préalablement fait macérer les feuillets magiques censés la protéger. Elle rafraîchissait son front avec de l’huile essentielle de rose.

La jeune fille docile, se laissait faire sans parler, mais de temps en temps des larmes coulaient sur ses joues.

Une amie de sa mère vint une après midi et tout en chantant des airs mélodieux, lui traça habilement des arabesques de henné représentant des fleurs et des feuilles sur ses belles mains et ses chevilles fines. Choumicha sembla un instant heureuse de cet intermède et regardait amusée tous ces jolis dessins sur son corps.

Le tradipraticien revint souvent. C’était toujours le même rituel, il s’agenouillait au pied du lit, sortait de sa sacoche des objets hétéroclites, de vieux livres, un encensoir en cuivre où il jetait de la poudre de plantes et des résines séchées qui s’élevaient aussitôt en volutes parfumées. A chaque fois, il lisait des textes anciens et étranges avec des sons tantôt rauques tantôt plus doux. On lui servait du thé à la menthe dans un plateau d’argent et des cornes de gazelle délicatement parfumées.

Il repartait sans oublier de consoler la mère :

- Ces esprits sont trop forts et la jeune fille est belle et fragile, ils la désirent tous mais j’en viendrai à bout, je te le promets ! 

Les jours passaient et l'état de Choumicha ne s’améliorait pas, elle était maintenant lestée de sachets de grigris autour du cou et de la taille, c’étaient de petites bourses en satin vert ou blanc pleines de curiosités rarissimes des trois mondes minéral, animal et végétal : ambre jaune, peau de caméléon ou mue de serpent séchés, graines d’acacia à l’arille orangé vif ou plantes récoltées à l’autre bout du monde par des herboristes itinérants, métaux nobles comme le cuivre ou l’argent. Chaque ingrédient avait une fonction précise et devait impérativement se placer avec les autres pour que la synergie opère et que se lèvent les sortilèges. Sa chevelure brune et soyeuse était tressée avec des perles de couleur, chaque petite natte était consacrée par un vœu : guérison, santé et prospérité.

Autour des chevilles de la jeune fille, on avait placé des bracelets d’argent finement ciselés censés faire barrage aux plus goulus des démons. Elle se laissait faire passive et indolente, se contentant de regarder les siens de ses tristes yeux soulignés de khôl, on la sentait désemparée mais les mots pour expliquer son mal ne venaient pas.

Pendant ce temps, l’été s’écoula torride sur la petite ville jusqu’à ce petit matin où la chaleur se fit moins intense et où une légère brise venue de la mer vint pénétrer jusque dans la pièce habituellement confinée.

La petite fille entra en trombe chez sa sœur et manqua de trébucher sur elle.

- Choumicha ! Réveille toi ! Regarde !

Elle secouait violemment sa sœur à moitié endormie.

-Regarde, insista t-elle, en lui plaçant sous les yeux un carré de papier blanc, encore un autre grigri ! Je l’ai trouvé sous la porte celui-là !

La mère excédée par tant de chahut regarda de ses yeux ensommeillés ses filles puis se retourna sur le côté pour continuer à dormir sur le divan qu’elle occupait depuis la maladie de sa fille.

Choumicha ramassa ses pieds sous elle et lentement déplia le bout de papier. Elle lut longuement les trois phrases écrites dans le plus bel et élégant arabe qui soit :

« Ma Choumicha, je suis revenu, je n’ai pu me résigner à partir sans toi mon soleil adoré. Bientôt je t’emmène,  Ahmed qui t’aime. »

D’abord la jeune fille ne bougea pas, ses yeux fixant un point fictif sur le mur puis elle arbora son plus beau sourire et poussant un cri de triomphe retentissant, souleva sa sœur dans ses bras et sortit danser avec elle dans le patio verdoyant que la lumière du matin commençait à illuminer.

Alarmée, sa mère se dressa sur son séant et constatant ce miracle murmura :

- Merci mon Dieu, cette fois-ci, c’était le bon grigri !

 

 

*          *

*

 

Tous droits réservés

Amina Idrissi

 

*

Pour découvrir l'univers d'Amina Idrissi :

aminaidrissi.tumbir.com

 

*

 

2 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (1)

1. AlysonOmj (site web) 11/10/2017

https://buyambienonline2017.jimdo.com/

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×