Amina Idrissi - La tarte aux pommes

La tarte aux pommes

 

 

J’ai dix ans demain, un anniversaire à deux chiffres, enfin je serai parmi les grands. Papa et Maman sont sortis faire des courses pour la nouvelle maison dont des pans entiers sont à rénover. Je suis seul dans ma chambre, elle aussi est à repeindre entièrement car des tachettes de moisissures d’un vert sombre salissent le papier peint  par endroits.

Je m’ennuie. Pas envie de lire mes BD ni de jouer au ballon dans le jardin comme me l’a suggéré maman, d’ailleurs il pleut. Je me pelotonne sur mon lit et du coin de l’ongle je suis sur le mur les contours du petit navire bleu qui flotte sur une mer sans fin. Tiens ? j'en décolle un bout. Je le lisse rapidement en regardant vers la porte. Je vais encore me faire engueuler, anniversaire ou pas.

En y regardant de plus près, je remarque un autre dessin sous le premier: des ballons rouges, jaunes et oranges qui flottent dans un espace crème. Ma curiosité est la plus forte, je gratte encore, mon ongle n’y suffit plus, je vais chercher ma règle en métal.

Trois quarts d’heure plus tard, décollant couche après couche, j’avais dégagé un espace très grand, j’étais monté sur le lit pour la partie haute, puis j’avais tiré le meuble pour écorcher le bas. Un monticule sale de papier jonchait le parquet. J’allais prendre une raclée, c’était sûr !

Par contre je suis intrigué par le nouvel aspect du mur : cela ressemble à une porte mais il n’y a de poignée, elle est en bois, non en métal marron, non c’est une matière que je ne connais pas. Je secoue la cloison, elle ne s’ouvre pas, je cogne avec ma règle, le son me revient amplifié comme si c’était creux derrière.

Je cours à la fenêtre vérifier que mes parents n’étaient pas revenus. Aurai-je le temps de tout nettoyer ? Et ce machin que j’avais découvert, comment le cacher ?

Quitte à faire, autant essayer de l’ouvrir, peut être était-ce un placard ? J’insère ma règle métallique en commençant par le haut en me servant du lit comme perchoir, puis je suis le contour jusqu’en bas, quand soudain dans un déclic, la porte s’ouvrit vers l’intérieur.

Je suis abasourdi. Mais qu’est-ce donc ?

Il y a un couloir bien éclairé et au bout une salle à manger rustique avec une jolie table. Je m’avance prudemment non sans avoir pris la précaution de coincer la porte avec ma règle placée de biais. J’avais lu le Petit Poucet et autres contes et un petit garçon n’est jamais trop prudent.

Il n’y a personne dans la pièce. Par une fenêtre drapée de rideaux en mousseline fine, une douce lumière dorée coule. Sur la nappe à carreaux rouges et blancs, une succulente tarte aux pommes finit de refroidir et une orangeade glacée embue une carafe en verre.

J’eus tout d’un coup soif et faim. Je me retourne vers le couloir, ma chambre est encore là-bas au bout. Rassuré, je m’attablais et me coupais une large part de gâteau, puis me versais un grand verre de jus. Je devais être dans un monde parallèle, dans la maison d’une bonne fée qui ne tarderait pas à surgir, belle à en mourir avec des yeux bleus ou violets ou bien serait-elle grassouillette aux joues rosies et portant un tablier à fleurs. Il ne pouvait en être autrement, une pièce aussi accueillante avec un aussi bon goûter. Je souris, je suis presque heureux.

Mais mes parents ne devraient pas tarder à rentrer, je devrais peut être songer à regagner ma chambre. Je refermerais la porte, je trouverais bien un moyen pour les baratiner et puis le mécanisme secret pour l’ouvrir n’était connu que de moi.

Ainsi je pourrais revenir de temps à autre dans cette salle à manger, demain peut être ? Un gâteau au chocolat s’il vous plait ma bonne fée et un soda bien frais ! me surpris-je à souhaiter.

Je pourrais laisser un mot pour dire merci et demander un baba au rhum aussi pour la prochaine fois ?

Tout à fait rassasié, je me lève et regagne lentement ma chambre.

C’est alors qu’une poigne farouche me prit par le cou et me suspendit dans les airs !

Mon cœur fit une embardée puis s’arrêta. C'est fini, je suis mort !

Une voix hostile hurla : « Qui es-tu, sale gosse ? »

Je ne répondis rien, j’avais fermé les yeux, d’ailleurs j’étais mort.

Je fus secoué en tout sens et violemment jeté sur une chaise. Je m’attendis au pire, les yeux toujours fermés, l'effroi me paralysant. L’ogre ne tarderait pas à me manger, mes parents me chercheraient partout !

Quand les mains se posèrent à nouveau sur moi, tout hardi que j’étais, je me sentis doucement défaillir.

Un monde cotonneux tout en blanc m’accueillit avec bienveillance.

Lorsque je revins à moi, j’entendis d’abord la voix de ma mère qui se confondait en excuses, puis celle de mon père qui expliquait qu’on venait d’emménager et qu’on ne connaissait pas l’existence de cette porte qui donnait sur la maison voisine. Elle servait de passage à deux sœurs habitant côte à côte il y a de cela bien longtemps.

Moi, je virais au rouge, au violet, au cramoisi puis au blanc quand je vis mon père serrer les poings en me regardant.

J’essayais de me faire tout petit et lorsque nos voisins furent partis, je m’attendis à la raclée de ma vie !

Mes parents me regardèrent sévèrement, puis, éclatant de rire mon père me dit :

« Et cette tarte aux pommes, elle était bonne ? »

 

 

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Amina Idrissi

 

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Commentaires (1)

1. AlysonBld (site web) 11/10/2017

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