Amina Idrissi - Je te rencontrerais à Séville

Je te rencontrerais à Séville

 

De jeunes mariés magnifiques se faisaient prendre en photo, devant les remparts de la vieille cité, quelquefois devant de belles limousines. La lumière était belle et il faisait très chaud cet après midi là à Séville.

Elle :

Elle traversa nonchalamment la petite place devant l’Alcazar et levant les yeux vers le minaret de la Giralda, décida de poursuivre sa route vers le centre ville.

C’était dimanche, elle pouvait flâner, elle ne repartirait que le lendemain vers la France. Ce week-end à Séville avait été une bonne idée, un coup de tête pour souffler un peu, se plonger avec délice dans cette ambiance sucrée et délicieuse de l’Andalousie faite de couleurs, de senteurs, de sensations.

Elle avait traîné la veille avec bonheur jusqu’à deux heures du matin dans les bars à tapa, sans être inquiétée, mais au contraire souvent conviée à ces palabras sans fin qu’affectionnent les espagnols, debout au comptoir, leurs verres à la main. Elle se sentait chez elle, sans s’expliquer pourquoi.

Lui :

La chaleur l’incommodait un peu. Il avait pris place sur la terrasse en face du minaret et bien qu’il eût sifflé plusieurs boissons rafraichissantes, il se sentait fébrile, en attente de je ne sais quoi.

Pourquoi ce détour par l’Alcazar ? Il n’aurait pas dû venir. Malaga était loin et pour rentrer maintenant c'était une autre affaire.

Il avait longé les hautes murailles du palais, avait pénétré dans ces lieux qu’il ne connaissait que trop bien et qui le faisaient souffrir à chaque fois qu’il y venait.

Il avait flâné dans les jardins luxuriants, les couloirs ombragés et les magnifiques salles royales. Il voyait et déchiffrait des inscriptions sur les murs que nul ne pouvait voir. Il connaissait des secrets : l’alcôve en dessous des bains maures…

Il était andalou depuis des générations, et une partie de son sang avait vécu là, s’était déversé quelque part sur ces dalles de granit.  Et la souffrance rejaillit intacte comme à chaque fois, un pan de passé glorieux, des regrets, une nostalgie à en perdre le souffle …

Elle :

Trouver des objets d’art était facile : des éventails, des figurines, des masques. Elle fit l’acquisition d’une minuscule assiette en porcelaine délicatement décorée en bleu. Une pure merveille qu’elle pourrait offrir à son mari en rentrant. Elle croisa dans la rue, une bande de jeunes hilares et bruyants qui lui firent la révérence. Elle était charmée. C’était la première fois qu’elle venait à Séville, une bonne promotion lue à la hâte sur son ordi de bureau, un week-end vite fait bien fait pour découvrir cette magnifique ville. Son mari n’avait pas pu l’accompagner. Cela ne l’avait pas dissuadée. Des moments en solitaire, déambuler sans fin, sans planning ni contrainte étaient tout ce qu’il lui fallait.

Lui :

Il se tortilla sur sa chaise, mal à l’aise avec toute cette chaleur et commanda un autre diabolo menthe avec glaçons. Bientôt le soleil déclinerait derrière les hautes tours mais la canicule resterait comme une chape sur la ville. Il attendait quoi ? Depuis deux ans maintenant, il était venu trois fois à Séville pour se ressourcer, terminer ses articles pour le journal. Mais son esprit était aux aguets à chaque fois.  Il avait compris qu’une grande partie de son existence s’était déroulée là, autrefois car la familiarité des lieux, la réminiscence de certaines scènes, des souvenirs ataviques prouvaient indéniablement ce fait.

Bon et alors ? La plupart des andalous descendaient plus ou moins en ligne droite des Rois maures et castillans. 

Depuis peu, il avait compris autre chose, un rêve, un appel le ramenait à ces lieux.

Elle :

Dans le crépuscule naissant, ses pas la guidèrent vers cette porte d’un petit hôtel minuscule au fond d’une ruelle. Elle en avait entendu parler. C’était plus un musée qu’un hôtel, une galerie d’art d’objets hétéroclites, de sabres, de lanternes, de peintures, d’arabesques. Le tout savamment entouré de belles plantes vertes qui s’épanouissaient dans la lumière diffuse d’un patio andalou.

Elle grimpa un escalier étroit sur deux étages avant de déboucher sur une magnifique terrasse ouverte sur la Giralda et l’Alcazar. Des jets d’eau rafraîchissaient l’ambiance. Conquise, elle s’affala sur une chaise et laissa son regard suivre les derniers rayons du couchant.

Lui :

Il remarqua d’abord sa robe blanche, ses jambes bronzées et ses petites sandalettes de raphia. Une touriste comme une autre. Puis il se retourna légèrement pour croiser ses yeux. Noirs comme les siens. Elle était en train de déchirer un sachet de sucre, maladroitement la poussière en jaillit et s’accrocha à ses cheveux. Elle secoua la tête puis se mis à suçoter son jus d’orange d’un air gourmand tout en jouant avec un petit médaillon. Elle était ailleurs, plongée dans la contemplation de la vue en aplomb de la petite place qui commençait à s’animer.

Poli, il baissa les yeux sur son journal mais quelque chose commençait à l’inquiéter sérieusement. 

Elle :

Quand il se détourna, elle put à loisir admirer son profil de bel andalou, ses muscles saillants sous sa chemise d’été. C’était un bel homme, solitaire en face d’un journal. Elle laissa ses pensées dériver. Un touriste égaré comme elle dans cette belle ville ? Non, plutôt un habitué. Il appela le garçon, régla l’addition puis en lui jetant un dernier regard, descendit les escaliers.

Après une brève hésitation, elle le suivit.

Eux :

Il marchait devant elle, d’un pas décidé, remontant la rue vers le Palais. Il était grand, bronzé et se déplaçait avec élégance. Entêtée, elle lui emboîtait le pas comme sous l’emprise d’un ordre. Il s’arrêta devant la porte de l’Alcazar maintenant fermée, puis après avoir discuté un moment avec le gardien s’engagea à l’intérieur.

Elle hésita. Elle se trouvait ridicule. A quoi rime tout cela ?

Elle s’approcha du portail, le gardien lui fit signe d’entrer.

L’Alcazar

Le soir était tombé et l’intérieur du palais était devenu féerique. Des spots éclairaient les murailles et les plantes magnifiques qui s’y trouvaient. On entendait le clapotis de l’eau des bassins. Plus personne à l’intérieur. Le palais était normalement fermé à cette heure, mais où était passé le bel andalou ?

Elle ressentit de la honte à le suivre comme cela. Que penserait-il d’elle ? Une aventurière ? Non ! il l’attirait autrement comme par hypnose.

Elle s’engagea dans la cour, puis passant sous un portique se retrouva devant un grand bassin où la lune se reflétait paresseusement.

Une porte magnifiquement sculptée, des colonnes ornées de magnifiques arabesques, une autre cour, un autre portique et un autre jardin. Elle déambulait dans les lieux les connaissant pour y être venue un peu plus tôt dans la matinée. Elle le cherchait. Il était debout adossé à une colonne. Il l’attendait.

Il lui parla en espagnol. Elle secoua la tête en murmurant « Je ne comprends pas ». Il lui répondit tout simplement « Viens ».

Il lui prit la main et l’emmena à travers des corridors sombres et étroits jusqu’à une petite muraille.

« Pose ta tête ici » lui intima t-il.

Elle obéit. Elle était à sa merci depuis qu’il l’avait regardé dans le café.

Soudain elle sentit qu’elle était déjà venue là, non pas ce matin, mais il y a bien longtemps. Quelque chose flottait à la lisière de sa conscience, prête à rejaillir.

Elle ferma les yeux : elle se vit déambuler dans ces lieux, brune et hâlée, un long foulard de soie drapant sa chevelure, une robe pourpre... Elle entendit l’appel à la prière du muezzin résonner entre les murs. Elle était autre, elle avait habité . Puis elle le vit à côté d’elle, le même homme ou presque, ses vêtements étaient bizarres et un turban coiffait ses cheveux, il était peut être un peu plus jeune mais toujours aussi beau. Il lui parlait dans une langue qu’elle ne comprenait pas et elle lui répondait en riant. Ils étaient heureux…

Elle s’arracha à sa vision quand il lui toucha le bras. Elle était en sueur, désemparée. Mais qu’est ce que c’est que tout cela ?

Curieusement un poème de Théophile Gauthier, qui l’avait troublé quand elle était encore au Lycée, lui revint en mémoire :

 

Dans son jardin la sultane se baigne,

Elle a quitté son dernier vêtement ;

Et délivrés des morsures du peigne,

Ses grands cheveux baisent son dos charmant. 

 

La voix grave de l’inconnu la tira vers la réalité.

  • Alors c’est bien toi Khadija ?

Elle secoua la tête, non ! Elle s’appelait Claire.  Il la regarda encore et elle sut qu’il parlait à l’autre femme, celle de la vision. Il lui murmura encore :

  • Te rappelles-tu de moi ?

  • Vaguement, j’ai eu une vision. Je ne comprends pas.

  • Tu ne peux pas comprendre. Tu as mis tant de temps à venir. Nous avons vécu là avec nos familles sous le règne de Abderrahman le sultan. Nous étions insouciants et puis la débâcle, le massacre… Ne te souviens-tu de rien ?

Il avait l’air soucieux en prononçant ces dernières paroles.

- Non ! Mais j’ai vu des scènes où tu étais avec moi. Quelle est cette sorcellerie ?

- Ce n’est pas de la magie. C’est de la réminiscence, des souvenirs de ta vie passée qui refluent.

- Ma vie passée ? J’aimerai en voir plus.

- Non, c’est trop risqué pour une première fois, il faudra que tu reviennes après t’être préparée.

- Préparée à quoi ?

- A subir le choc de te voir et de voir ceux que tu aimais, et la suite… tragique.

Claire se sentait mal, proche de l’évanouissement, elle se raccrocha à ses bras. Elle trouva la force de lui demander :

- Mais qui es tu ?

- Je m’appelle Pedro dans cette vie et dans l’autre j’étais Mansour, un poète attaché à la cour.

- Comment sais-tu tout cela ? C’est insensé !

- Pourtant tu as vu. Je suis venu plusieurs fois, je sais maintenant.



La prenant par la main, il reprit le chemin inverse en la guidant adroitement dans les dédales du palais. Elle se sentait rassurée avec lui.

Il faisait nuit et pourtant il faisait jour, le soleil inondait les jardins luxuriants, faisant jouer ses rayons dans l’eau des bassins.

Le silence régnait interrompu par les bruits de leurs pas, mais elle entendait des multitudes de voix, des rires, des chants.

Il n’y avait pas d’autre odeur que celle des ruines et des murs, mais elle respirait une odeur de bois de santal, musquée, forte et enivrante mêlée à celle des fleurs d’orangers.

Elle était Claire mais aussi Khadija, la suivante de la sultane.

Elle tira sur sa main, le forçant à s’arrêter. Mansour, regarde moi. Que s’est il passé ?

Les mots furent pénibles quand ils sortirent de sa bouche :

- Mansour, pourquoi nous ? Pourquoi maintenant ? Que signifie tout cela ?

- Parce que nous sommes condamnés à errer jusqu’à la fin des temps, à revivre notre péché. A ressurgir de temps à autre dans d’autres corps, d’autres vies mais à revenir toujours ici jusqu’à la rédemption.

Il se tut puis continua le chemin.

Claire comprit qu’il lui fallait revenir et revenir pour rassembler les pièces du puzzle. Quel péché ?

Trop vite, ils ressortirent du palais. La rue familière leur était étonnamment douloureuse maintenant. Claire aurait voulu rester encore avec lui dans ce palais.

Il s’inclina respectueusement et lui dit :

  • Il te faut rentrer maintenant, n’assimile pas tout d’un coup, tu risques d’être malade comme je l’ai été avant toi. Il fallait qu’on se rencontre. Mais je n'ai toujours pas de réponse et je ne sais pas si, un jour, on trouvera la paix.

Il s’apprêta à partir, elle lui retint le bras :

  • Mansour ! Etions- nous... amants ?

Il la regarda longuement, elle sentit son cœur chavirer.

  • Non, tu étais comme une sœur pour moi. J’étais l’amant de la Sultane. Ils nous ont surpris puis assassinés. Elle, je la cherche encore dans cette vie et dans d’autres. En sais tu plus ? Ta vision ?

Elle secoua la tête et avant qu’elle ne puisse prononcer un mot, il disparut dans le soir la laissant à son désarroi.

Claire reprit son chemin vers l’hôtel, des larmes l’empêchaient de voir devant elle. Plusieurs fois, elle s’arrêta pliée en deux de douleur. Des passants la dévisagèrent.

Elle ne serait plus jamais la même pour le restant de ses jours. Elle ne reviendrait plus à Séville, pas dans cette vie là en tout cas.

Dans sa poitrine, un cri qu’elle essayait de réprimer de toutes ses forces, tournait un poignard insidieux :

Je t’aimais Mansour et je t’aime encore, c’est moi QUI VOUS AI DENONCES LA SULTANE ET TOI !

 

 

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Amina Idrissi

 

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