Aliza Claude Lahav - On a toujours besoin d'un plus grand que soi.

On a toujours besoin d'un plus grand que soi.

 

Je vais vous conter une histoire aussi étrange que mystérieuse. Les faits sont arrivés un soir d'été à Paris dans le onzième arrondissement. J'ai très vite compris qu'il s'agissait d'une affaire extrêmement sérieuse et qu'un grand nombre de personnes étaient en danger. Pourtant ma soirée avait débuté tout à fait normalement, en route pour un rendez-vous entre amis je m'apprêtais à passer un excellent moment sans surprise majeure. Et bien je vous l'affirme: je me trompais.

Ce soir là donc, dès que je sortis du métro la place de la République me sembla bizarre et j'eus du mal à me repérer; qu'avait-on fait à "Ma" statue de la république? Celle au pied de laquelle je donnais mes rendez-vous de copains-copines durant ma jeunesse? Où l'avait-on cachée? Apparemment elle avait disparue, seul son socle semblait être en place, recouvert d'une grande bâche blanche. D'ailleurs on ne pouvait ignorer les travaux de réfection accomplis sur la place entière. Des déviations partout, des trottoirs rétrécis, des routes défoncées, enfin bref une vraie pagaille.

Ce n'est que quelques heures plus tard, lorsque je rentrai en taxi, que l'aventure commença. Tout d'abord j'entendis une voix, comme un chuchotement, près de mon oreille gauche:

  • Tu te tais, tu ne dis pas un mot, tu ne préviens pas le chauffeur, pour le moment tu la fermes et je t'expliquerai plus tard. Sois naturelle!

Je crevais de peur, je tournai la tête et j'aperçus perché sur mon épaule un énergumène bizarre de si petite taille que mon effroi se transforma en un rire nerveux difficile à maîtriser. Mais son regard brillait d'une telle ténacité, qu'il était bien évident que ce minuscule monsieur n'avait aucun humour. Je n'avais pas bu une goutte d'alcool; l'idée que mes amis, au restaurant, aient pu glisser une substance blanche dans mon verre d'eau minérale, m'effleura. Je payai la course le plus naturellement que je le pus, rentrai à l'hôtel, montai à ma chambre; dans le miroir de l'ascenseur je pus vérifier que le petit bonhomme se trouvait toujours sur mon épaule. Il me chuchota d'une voix un peu plus douce: " Ne t'en fais pas, tu es la seule à me voir, je suis invisible pour qui je veux." De mieux en mieux me dis-je! Je croyais halluciner. Ma main tremblait en ouvrant la porte de ma chambre; je m'affalai sur le lit. La nuit allait être longue, j'en avais le pressentiment. Curieuse et apeurée à la fois j'appris tout d'abord que la grande place de la République de Paris n'était pas seulement un emplacement innocent avec ses magasins, ses restaurants, son grand hôtel, mais également un endroit où il se passait des choses curieuses et insoupçonnées. Puis durant les heures qui suivirent j'obtins des détails supplémentaires.

Il paraîtrait que depuis près de cent quarante ans la statue de la République est habitée, en grand secret, par un peuple d'êtres minuscules dotés de pouvoirs étranges et inconnus des humains. Ces citoyens n'ayant jamais été recensés on ignore leur nombre exact mais sans aucun doute atteint-il quelques milliers. C'est là que le peuple de Gamad vit, travaille, aime, se reproduit… en un mot, fait tout ce que nous les humains accomplissons chaque jour. La particularité des Gamadiens est qu'ils ne mesurent pas plus de trente centimètres, les plus grands d'entre eux m'a-t-on dit. Le plut étonnant est peut-être qu'ils sont absolument pacifiques, Ils n'ont jamais fait la guerre, ne se disputent jamais entre eux, n'ont pas le moindre esprit belliqueux. Toutes les divergences s'arrangent à l'amiable, ils ne connaissent pas d'autres comportements; c'est du moins ce qui m'a été rapporté. Qui sont-ils vraiment? Des envahisseurs? De vagues descendants des Hobbits? Des nains égarés ou relégués à l'ombre par des autorités barbares? Je pense que nous ne le saurons jamais et j'ai cessé de me poser ces questions. Les heures s'écoulaient, la nuit avançait, et je l'avoue ces petits bonhommes m'apparaissaient presque sympathiques.

Joël, mon nouveau compagnon, avait sauté avec légèreté de mon épaule sur le couvre-lit; il ne m'effrayait plus du tout. Il m'avertit qu'il devait obligatoirement être rentré à l'aube, les Gamadiens devenant aveugles à la lumière du jour. Dès leur naissance ils vivaient dans l'ombre de la statue, leurs yeux n'étaient jamais confrontés à la lumière du jour et n'avaient d'ailleurs pas les capacités pour le faire. Ceux qui sortaient de leur antre étaient peu nombreux, ils ne le faisaient que la nuit et pour des raisons précises: ravitaillement de petite gâteries, médicaments, renseignements.

J'observais Joël, son apparence tenait du cocasse, ses yeux occupaient presque la totalité du visage, proportionnellement très grands et d'un vert émeraude lumineux. J'avais l'impression que sans détourner la tête Joël épiait tous les recoins de la pièce, y compris ce qu'il y avait derrière lui. Un teint d'une pâleur extraordinaire, comme du plâtre, un nez très fin et petit, à peine visible, une bouche aux lèvres bien dessinées, un menton qui pointait en avant, des cheveux jusqu'aux épaules, nattés et très noirs, qui dégageaient des petites oreilles pointues. Le corps un peu trapu paraissait solide. Vêtu d'un costume d'un autre siècle, chaussé de spartiates en tissu, les pieds singulièrement velus comportaient chacun sept orteils disposés en éventail.

Il resta silencieux un long moment, sans doute pour me laisser le temps d'habituer mon esprit à son apparence hors du commun. Lorsqu'il se mit à parler, il ne chuchotait plus, sa voix était claire, son langage un peu précieux, démodé. Je l'écoutais avec attention, posais quelques questions, il parla toute la nuit.

  • Tu n'as pas à avoir peur, nous ne te voulons aucun mal, bien au contraire, nous avons besoin de ton aide. Je suis ici en mission et tu as été choisie, il y a d'ailleurs fort longtemps, bien avant ton arrivée à Paris, afin de me seconder.

  • Choisie? Mais par qui? Pourquoi moi?

  • Parce que tu es de passage à Paris. Dans quelques jours tu rentreras dans ton pays et tu n'auras même pas l'idée d'entreprendre une investigation au sujet des évènements que tu es en train de vivre cette nuit. C'est le comité suprême qui en a décidé ainsi.

  • Le comité suprême? Que sait-il à mon sujet ton comité suprême?

  • Il sait tout, absolument tout! Depuis le jour de ta naissance jusqu'au jour de ta mort, nous savons tout! Y compris la date et l'heure exacte à laquelle ton esprit s'éteindra… c'est déjà décidé également. Je te répète que nous ne te voulons aucun mal, ne nous crains pas, nous sommes un peuple pacifique, je te l'assure.

  • Pacifique? Vous kidnappez les gens en pleine nuit et vous êtes un peuple pacifique?

  • Je te jure que depuis que nous habitons dans la statue de la république nous n'avons jamais fait la guerre à qui que ce soit. Qu'on nous laisse vivre en paix, nous ne gênons personne et n'avons aucune ambition d'extension. Les Gamadiens sont des gens sereins et tolérants, tu vas apprendre à les connaître.

Sa voix s'était adoucie, devenait rassurante, comme s'il avait capté l'angoisse qui montait en moi par vagues plus ou moins fortes, comme le ressac d'une marée montante. J'essayais de maitriser mon désarroi, de paraître plus coopérative. Je le questionnai:

  • Parle moi de ton peuple, explique moi ce que tu attends de moi?

  • Le temps nous est mesuré, minuté, et il sera trop court pour tout ce que je dois te dire. Je vais donc aller à l'essentiel. Je t'en prie pose-moi toutes les questions qui te viennent à l'esprit, j'essaierai d'y répondre de mon mieux.

  • Mis à part le fait que vous vivez dans l'ombre, que vous avez un autre aspect que nous les humains, je ne sais rien à propos de ton peuple. Comment vivez-vous? Qui êtes-vous? Que vous est-il arrivé pour que vous ayez besoin d'une aide extérieure?

  • Depuis tant d'années que nous vivons en paix dans cette magnifique statue c'est la première fois que notre peuple est en danger. Les Gamadiens luttent pour subsister. Tu sais nous n'avons pas la même apparence que vous les humains mais nous avons les mêmes sentiments. Les humains n'ont jamais compris le vrai sens du mot "Égalité"… et pourtant nous naissons tous égaux.

  • Comment cela? Que veux-tu dire?

  • As-tu déjà aimé dans ta vie? As-tu eu peur? La colère, la frustration, tu connais? La jalousie? La convoitise? Tu as ressenti? Le besoin d'amour, d'affection, de caresses, ne t'est certainement pas étranger? Peut-être un jour as-tu voulu te venger, peut-être t'es-tu senti coupable? Et le manque? Le manque d'une personne aimée, qui te submerge et que tu crois en crever…?

Il avait parlé lentement, faisant une pause après chaque interrogation comme pour me laisser réfléchir. Sa voix se brisait, il se tut, ses paupières s'abaissèrent sur ses grands yeux comme un store qui protège d'un soleil trop fort. J'avais la gorge serrée, j'étendis la main pour le toucher mais je la retins à mi chemin; je ne savais pas si mon geste était adéquat.

  • Je vois que tu m'as compris et que tu es d'accord avec moi. Nous élevons nos enfants dans cet esprit, c'est notre devise: "Tous égaux, tous capables!"

  • Tous capables? Qu'est-ce que tu entends par là?

  • Et bien par exemple tous les Gamadiens parlent toutes les langues, ils sont même capables de comprendre et d'apprendre en un rien de temps tous les dialectes terriens et extraterrestres.

  • Tu te moques de moi? Tu veux me faire avaler n'importe quoi?

C'est alors qu'à nouveau il abaissa ses paupières-stores, son petit buste se mit à tressauter, ses épaules s'agitaient dans tous les sens, je compris qu'il éclatait de rire. La voix amusée il reprit la parole:

  • Excuse-moi, tu es trop drôle, comme tous les humains d'ailleurs. Tu ne sais pas qu'à la naissance un bébé, chez vous comme chez nous, possède potentiellement toutes les capacités à entendre, à distinguer et à prononcer tous les sons pour parler toutes les langues? Ce n'est que parce que l'on ne lui parle qu'une seule langue qu'il perd cette sensibilité. D'ailleurs nous n'enseignons à nos enfants que l'essentiel, l'informatique et les mathématiques. La musique, la peinture, l'écriture, se mettent en place d'elles-mêmes.

J'étais impressionnée et de plus en plus intéressée. Tout à coup je me sentais à l'aise, j'avais l'impression de discuter avec un ami. Je ne voyais ni sa petite taille, ni son visage bizarre, ni ses oreilles pointées comme des antennes… Je ne voyais que son regard brillant d'intelligence, de gentillesse, d'humanité. Je ne sentais pas le temps passer, et n'avais pas du tout envie de dormir. Joël qui ne portait pas de montre à son poignet, n'avait consulté aucune horloge, dit simplement:

  • Il est trois heures et douze minutes.

Plus rien ne m'étonnait. Je crois que j'étais hypnotisée. Je l'écoutais me parler avec attention:

  • Tu dois être fatiguée mais j'ai encore certains points à éclaircir avec toi, certaines explications à te donner.

  • Dis moi plutôt ce qui vous met en danger et qui t'a fait sortir et t'éloigner des tiens.

  • Tu as raison, j'y viens. Nous avions connaissance, et bien avant ceux qui l'ont décidé, de ce vaste projet qu'est la reconstruction de la place de la République. Malheureusement nous n'imaginions ni sa violence ni son ampleur et nous en avons mal estimé les conséquences. Les travaux ont commencé il y a plusieurs mois. Au début tout se passait plus ou moins bien, nous avons continué à vivre normalement car notre univers est absolument autonome et nous ne manquions de rien.

  • Que veux-tu dire par autonome? Comment vous nourrissez-vous? Vos ordures? Vos déchets qu'en faites-vous?

  • Nous sommes absolument indépendants du monde extérieur. Nos laboratoires développent et fabriquent notre nourriture sous forme de pilules et gélules qui sont d'ailleurs délicieuses. Nous produisons très peu de déchets et nous avons installé à l'intérieur de la statue un système d'approvisionnement d'eau ainsi qu'un réseau d'égouts qui fonctionnent admirablement bien. Donc aucun problème de ce côté-là. C'était ainsi par le passé.

J'attendais qu'il continue mais je voyais bien qu'il hésitait et lorsqu'il reprit la parole il ne me regardait plus.

  • Le désastre a commencé un matin très tôt, avant la levée du soleil, l'aube montait à peine. D'abord un bruit infernal, très court mais puissant; j'ai pensé qu'un avion s'écrasait sur la statue, il n'en était rien. Tout de suite après un tremblement, des mouvements d'oscillation de haut en bas et d'un côté à l'autre, un séisme peut-être? La statue s'agitait, bougeait, s'effondrait, la panique nous prit, l'effroi s'installa. Les Gamadiens qui se trouvaient dans les étages supérieurs tombaient les uns sur les autres, sur nous qui étions dans le socle, s'écrasaient sous nos yeux et sur beaucoup d'entre nous. La tuyauterie fut rompue, les bassins de réserve d'eau débordèrent, certains Gamadiens se noyèrent; des cris, des pleurs, des appels sans réponse. Quelques minutes plus tard, une éternité, un silence de plomb… le socle n'avait pas bougé, la statue était couchée sur le côté. Morts et rescapés confondus, quelques milliers, se trouvaient amassés à la base de la statue. Je ne saurais dire combien de temps s'est écoulé dans une confusion totale mais à un certain moment nous reconnûmes le bruit d'une grue qui, probablement, allait évacuer le haut de la statue de la république. Les survivants massés dans le socle, nous étions anéantis.

Joël ne me regardait toujours pas; quelque chose plus lourd que le silence, plus intense que la tristesse, plus profond que les regrets, planait dans la chambre d'hôtel. Je me tournai vers la fenêtre, le jour allait poindre incessamment. Il se remit à parler, la voix un peu plus rauque, un peu plus hésitante.

  • Ma compagne… Ayala… c'était son nom, avait disparu. Je courais de tous les côtés, dans tous les coins, aucun des rescapés ne l'avait vue. Lorsque tout à commencé je sommeillais, Ayala, elle, était en train d'allaiter notre bébé, il avait pleuré une grande partie de la nuit. Ma compagne… mon bébé si petit, si fragile, il avait trois semaines.

  • Joël, c'est trop récent, trop douloureux, ne m'en dis pas plus, c'est inutile. J'ai bien compris votre malheur. Dis-moi plutôt comment je peux vous aider. Regarde il fait presque jour, tu ne dois pas rentrer?

  • Ne t'inquiète pas, j'ai des lunettes spéciales et mes yeux s'habituent à la lumière.

J'observai son visage qui me devenait familier; cependant je n'aurais su dire s'il était fatigué, ou triste, ou même désespéré. Cet être si différent de tout ce qui est connu des humains: petit, trapu, presque laid, habillé comme il y a cent ans, sans aucun doute intelligent et sensible, je le voyais écrasé par le chagrin, submergé par le chagrin. Ayala l'avait aimé j'en étais certaine.

Je me levai, m'approchai de la fenêtre. Joël avait besoin de quelques minutes pour se remettre; lorsqu'il parla sa voix avait repris de l'assurance.

  • Tu as raison, je vais t'expliquer ce que j'attends de toi. Je sais que tu connais l'allée aux cygnes qui se trouve sur la Seine, c'est une île.

  • Mais comment sais-tu que je connais cet endroit? C'est incroyable!

  • Oui, nous avons des connaissances et des aptitudes hors du commun et cependant nous avons commis une erreur fatale, nous n'avons pas évité la catastrophe alors que nous avions tous les éléments pour le faire. J'avoue que nous avons besoin des humains pour nous en sortir. Nos systèmes informatiques ont été détruits ainsi que nos engins volants et je n'ai plus la possibilité de me déplacer sur des longues distances, plus rien ne fonctionne.

  • Que dois-je faire, que puis-je faire pour toi, pour ton peuple?

  • Tu dois être à 10h15 pile sur l'île, c'est l'heure à laquelle nos amis ramassent le courrier. Je vais te confier deux enveloppes, dans l'une tu auras les instructions que tu liras dans le taxi qui te mènera là-bas, dans l'autre une clé UBS. Tu ne dois pas prendre le métro, ne parler à personne à part le chauffeur de taxi à qui tu demanderas de t'amener au pont de Grenelle. Là tu suivras les ordres à la lettre. Je partirai avec toi mais nous nous séparerons à mi-chemin. La suite te sera notifiée dans l'enveloppe.

  • Quand te reverrai-je?

  • Ne pose plus de questions, si tu fais exactement ce que l'on te dit tout se passera bien. Nous allons sauver le peuple de Gamad. Comprends-moi bien, si les autorités nous découvrent, ils voudront soit nous anéantir comme des rats soit faire sur nous des expériences scientifiques. Les humains ne supportent pas ce qui est différent de leur propre modèle. Nous allons rapatrier les rescapés de la statue de la République vers celle de la Liberté qui se trouve sur l'île; elle est habitée elle aussi par des Gamadiens.

  • La statue qui est à la pointe de l'île est habitée? Non?

  • Toutes les statues de Paris sont habitées. Celles des Tuileries et du Luxembourg, le zouave du pont de l'Alma, la place de la Nation, toutes te dis-je. Avant le désastre nous avions des plans pour envahir la tour Eiffel et quelques musées de Paris, nous manquions de place.

J'étais ébahie, éberluée! Je ne savais plus si j'avais envie de les secourir mais je ne voyais aucun moyen de reculer. A peine étais-je sortie de l'hôtel qu'un taxi se rangeait devant moi. Joël perché sur mon épaule me parlait calmement:

  • Sois naturelle, ne crains rien, monte et donne l'adresse au chauffeur, ne t'occupe pas de moi.

J'avais froid, j'avais peur. Et si je n'étais pas à la hauteur de la mission? Et si je me trompais? Lui continuait à me rassurer comme s'il lisait mes pensées alors que je ne disais pas un mot. Le taxi arrivait Place de la Concorde, il dut s'arrêter à cause d'un embouteillage; juste avant de traverser le pont je m'aperçus que Joël ne se trouvait plus près de moi. Je le vis sur l'épaule d'un motocycliste tout près de notre voiture. La vitre était fermé il l'avait traversé sans faire le moindre bruit. J'allais lui faire un petit signe lorsque je remarquai le regard curieux de mon chauffeur dans le rétroviseur. Je détournai le mouvement de ma main en me grattant la tête. J'ouvris la première enveloppe et lus avec attention les instructions auxquelles je me soumis point par point.

De rares piétons traversaient le pont de Grenelle, les voitures s'y pressaient dans un bruit intense. Une pluie fine s'était mise à tomber. De toute façon je ne devais pas m'attarder en cet endroit. Je pris la passerelle pour atteindre l'île déserte; le mauvais temps, sans doute, éloignait les promeneurs du matin et ceux qui venaient, en général, courir sur l'allée bordée d'arbres. Je m'approchai de la statue de la liberté, vérifiai l'heure et à 10h15 précises je déposai sur le socle la clé UBS qui m'avait été remise. Je m'éloignai de quelques mètres vers la Seine, attendis quelques minutes, et retournai jusqu'à la statue. La clé avait disparue. Je n'avais vu aucun mouvement ni entendu aucun bruit. Je rentrai à l'hôtel et dormis d'un sommeil profond jusqu'au soir. A mon réveil J'agis exactement comme il m'avait été dicté dans les instructions, je fonctionnais en automate comme si j'avais été programmée.

Je pris le métro jusqu'à la place de la république, sortie côté de la rue du faubourg du Temple. Il était 20h15, il faisait nuit, la place grouillait de monde, je me dirigeai vers la station de taxis. Un léger pincement sur mon épaule gauche, je tournai la tête, Joël était là près de mon oreille.

  • Continue à marcher; tout va bien. Tu as très bien rempli ta mission jusque là. Les Gamadiens de l'île ont tout préparé pour notre arrivée, ils nous attendent. Installe toi dans le taxi et parle lentement avec le chauffeur, j'ai besoin d'une minute trente pour faire monter tout le monde.

Je regardai de tous les côtés, ne voyais aucun autre Gamadien que Joël qui était maintenant sur le porte bagage du taxi. Je fis donc ce qui était convenu; j'indiquai au chauffeur le Pont Bir-Hakeim comme adresse, discutai un peu avec lui quant à l'itinéraire à prendre. Durant tout le trajet j'étais comme seule, pas un bruit, à peine un léger ballotement du taxi de temps en temps, cependant à un moment donné le chauffeur me dit: "C'est bizarre mon moteur ne tire pas comme d'habitude". Arrivée sur le pont je payai le plus lentement possible, rangeai soigneusement ma monnaie, et descendis doucement. Je m'approchai des escaliers qui mènent à l'île, Joël se pointa sur mon épaule:

  • Voilà tu nous as menés à bon port, je t'en remercie. Tu t'arrêtes là en haut, tu ne descends pas avec nous. Regarde bien devant toi, durant une minute tu pourras voir tous les rescapés du peuple de Gamad. Une minute. Je te salue.

Un éclair immense et lumineux fendit le ciel, je vis alors une multitude de petits nains qui dégringolaient des marches, se mettaient en rangs serrés, et avançaient en se dandinant vers la statue dans un ordre parfait et un silence profond. Une longue file de petits êtres bizarres envahissaient l'île aux cygnes. La nuit reprit ses droits, je ne vis plus rien. Je rentrai à l'hôtel faire ma valise.

Le lendemain je pris l'avion pour rentrer chez-moi; cinq heures de vol qui me parurent longues. Dès que ce fut possible j'ouvris mon IPad . Sur l'écran je trouvai un message que je lus attentivement et que je vous livre ici même:

Le comité suprême du peuple de Gamad tient à te remercier pour l'aide précieuse que tu as apportée dans l'exécution du plan d'évacuation de nos citoyens. Nous te souhaitons un bon voyage de retour dans ton pays. Tu risques de te sentir fatiguée ne t'en inquiète pas. Ta mémoire restera intacte durant quelques jours puis ton cerveau subira une vidange afin de le libérer des informations qu'il a emmagasinées durant ton séjour à Paris. Dans cinq jours exactement tu ne te souviendras plus de rien.

Ce message s'effacera dans trente secondes.

Songeuse je fermai mon IPad. J'étais très lasse, je somnolais durant tout le reste du voyage.

 

Six jours plus tard.

Ce matin j'ai ouvert mon ordinateur et j'ai découvert ce texte; je ne sais pas comment il est arrivé là ni pourquoi mon nom y figure. Je l'ai lu et relu une seconde fois. Drôle d'histoire! Étrange histoire… L'aurais-je écrit dernièrement? Avant mon voyage ou dès mon retour? Je ne crois pas avoir entendu parler de ce peuple jusqu'à ce jour, je ne sais que penser. Je suis troublée, une grande confusion s'installe dans mon esprit. J'ai très mal à la tête. Je me fais une tasse de café et j'allume la télévision; certains mots attirent mon attention et me mettent en éveil. Aux nouvelles on montre un reportage détaillé sur les difficultés de circulation dans le onzième arrondissement de Paris. Il s'agit de travaux de restauration effectués, en ce moment même, place de la République.

 

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© Aliza Claude Lahav

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Commentaires (2)

1. AlysonJph (site web) 11/10/2017

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2. Tippi 17/12/2013

Oh que oui ! Et comme j'ai aimé retrouver ce petit bonhomme sur l'épaule !

Cela me rappelle tous les petits bonhommes que j'aimais tant imaginer lorsque enfant, il pouvait m'arriver de me sentir un peu seule.

Des statues habituées, ohhh j'espère bien que tu n'as pas rêvé ! Merci de ce conte j'aime les sensations qu'il procure.

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