Aliza Claude Lahav - Sympathie

Sympathie

 

Leur histoire avait commencé par un malentendu. Le premier e-mail disait :


    Cher monsieur,
    Votre intervention, hier, sur le forum m'a touché et impressionné. Il est bien rare de rencontrer quelqu'un qui pense comme vous, qui ressent les choses comme vous, qui réagit de la même manière. Serait-il possible d'engager une correspondance qui nous permettrait des échanges un peu plus approfondis que les interventions sur un forum public?
    Avec toute mon amitié naissante,
    J-M

    Elle avait bien ri, et n'avait pas démenti tout de suite. Et durant quelques jours les messages voguaient, via Internet, véhiculant cette petite erreur de sexe. Danielle signait Dany et le tour était joué. Ils se rencontraient également chaque soir sur le forum, participaient aux discussions générales, émettaient leurs idées et leurs opinions, sans pour autant dévoiler leurs échanges privés. Et c'est vrai qu'ils avaient de nombreux terrains d'entente et de compréhension; ils se sentaient complices. Ils parlaient de littérature et de leur approche philosophique de l'existence, de sujets qui s'envolaient vers de hautes sphères intellectuelles, mais jamais de leur vraie vie, ni de leur passé ni de leur quotidien. Pourtant les messages s'imprégnaient d'émotions qui, sournoisement, se faufilaient entre les lignes, ils étaient devenus doux, charmants et pleins d'humour. Danielle les espérait chaque jour, et lorsqu'ils tardaient à tomber dans sa boite à mail l'inquiétude la tenaillait. Elle craignait d'être découverte et se sentait déjà abandonnée.
     Et puis un soir l'un des intervenants, sur le forum de discussions, intercala un message entre leurs échanges, adressé à J-M : " tu n'as pas encore compris que tu es mené en bateau ? Ton Dany il a deux ailes, si tu comprends pas, t'es un vrai taré ma parole ! "
    Le lendemain, point de messages, ni dans la boite à lettres ni sur le forum. Elle comprend qu'il est en colère, elle l'imagine blessé dans son amour-propre. Elle contacte, écrit, explique, fait des excuses, rien n'y fait… silence sur les ondes.
     Puis le temps passe, Danielle regrette mais elle se fait une raison, elle entreprend d'autres correspondances virtuelles, continue sa vie d'internaute. Par contre elle ne se connecte plus au forum, elle craint trop d'y rencontrer J-M; elle n'est tout de même pas fière de sa supercherie. Et puis la vie reprend le dessus, son travail, ses rares amis, ses lectures, la retrempent dans un bain quotidien de routine. Elle n'oublie pas complètement l'épisode de J-M mais elle n'y pense plus très souvent, il est relégué dans un coin de sa mémoire qu'elle appelle, en se moquant d'elle-même, les catacombes des affaires ratées.


    Un soir, alors qu'elle rentre de son travail, trempée par une averse printanière, elle allume son ordinateur avant même d'enlever son imperméable. Elle prépare vivement un plateau avec sa tranche de jambon et son yaourt, met sur ses épaules sa vieille robe de chambre, chausse ses pantoufles éculées, et avec une pointe de bien-être, enfin un peu de détente, elle se cale sur son fauteuil. Parmi tous les messages de publicité, qu'elle transfère à la poubelle sans même les lire, un sujet attire son attention. Une petite crispation au creux de l'estomac, elle ouvre le message :

     Bonjour Danielle, celle ou celui qui a deux ailes ? Ou deux elles ? Ou deux L ?
    J'ose espérer que vous ne m'en voulez pas trop d'avoir gardé le silence si longtemps. Je vous ai cherchée sur le forum, ne vous y voyant plus j'ai cru comprendre que notre correspondance devait cesser. J'avoue que je n'ai pas compris les raisons qui vous ont fait fuir. Il est vrai que votre petite cachotterie m'a un peu dérouté durant un moment, mais elle me fait maintenant bien rire. Il serait dommage de gâcher les échanges si fructueux que nous avions engagés.
Qu'en pensez-vous ? J'attends votre réponse avec impatience… vous me devez bien cela :-)
    Amitiés,
    J-M
    P.S. J'ai cueilli ce brin de bruyère
           L'automne est morte souviens-t'en
           Nous ne nous verrons plus sur terre
           Odeur du temps brin de bruyère
           Et souviens-toi que je t'attends.

     Vous l'avez devinez : Apollinaire


    Danielle répondit le soir même, son message mi-drôle mi-sérieux était truffé de petits mots d'amitié, d'allusions moqueuses et légères, mais surtout empreint du plaisir des retrouvailles. C'est ainsi que la correspondance reprit une place importante dans leurs vies, à raison de plusieurs messages par jour. La nuit ils se rencontraient souvent au coin d'une insomnie ; ils étaient plus vulnérables aux petites heures du matin, mais également plus secrets et plus chaleureux.
    Ils s'écrivaient beaucoup, parlaient de leurs voyages, de leurs découvertes culturelles, des petites choses de la vie, mais en fait savaient peu de choses l'un sur l'autre. Elle se dévoilait à peine, avait simplement dit qu'elle avait fait médecine et qu'elle travaillait dans la recherche ; et elle avait appris, en retour, qu'il était chef de service dans une grande entreprise. Elle n'avait rien dit de ses maux les plus intimes et elle ne pouvait que deviner, que lui aussi avait eu quelques déboires amoureux, cicatrices sensibles. De part et d'autre tout était dit entre les lignes, l'imagination participait grandement à leurs échanges et nourrissait leurs fantasmes des moments de solitude.
    Chose curieuse, ils ne se tutoyaient pas, ce qui donnait un aspect précieux à leurs échanges. Ils avaient pris l'habitude de communiquer par le biais de leurs poètes favoris. Tous deux aimaient Baudelaire, Aragon, Rimbaud et, bien sûr, Prévert pour les moments de récréations. Ils se conseillaient leurs lectures, chacun conservant jalousement ses auteurs préférés. Danielle avait lu tous les Michel Tournier, J-M trouvait cet auteur trop torturé. Il optait plutôt pour Albert Cohen, plus romantique et dont il aimait également le sens de l'humour. Il se délectait avec Mangeclous alors qu'elle n'était pas allée jusqu'au bout du bouquin. Ils étaient unanimes à propos de Christian Bobin qui s'exprimait en leurs noms… et il y avait tous les autres qui leur promettaient encore de longues discussions.
    La musique aussi les unissait malgré les centaines de kilomètres qui les séparaient ; Mozart et Vivaldi étaient leurs meilleurs amis, et en matière de variétés ils penchaient également vers les chanteurs plutôt classiques. Ils écoutaient au même moment, bien qu'éloignés l'un de l'autre, le même morceau, la même mélodie, s'imprégnant des mêmes sons…


    Quelques semaines passèrent. Un samedi matin, Danielle, s'éveillant un peu plus tard que d'habitude, trouva deux messages de J-M dans sa boite à mails. Le premier disait ceci :

     Bon matin et bon réveil amie lointaine,
    La nuit dernière j'ai rêvé de vous :-) mais comme vous avez toujours refusé un échange de photos :-( vous m'êtes apparue sans visage et vêtue d'une façon si bizarre que je ne pouvais distinguer votre silhouette. Je me suis éveillé frustré et mécontent sans pouvoir me souvenir de ce qui s'était passé dans mon rêve. De là m'est venue une idée, afin que mon prochain songe soit plus éloquent, que pensez-vous d'une rencontre? Je pense, moi, chère secrète, qu'il est temps.
   
      …
         Comme de longs échos qui de loin se confondent
          Dans une ténébreuse et profonde unité,
          Vaste comme la nuit et comme la clarté,
          Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
      …
         Ayant l'expansion des choses infinies,
         Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens
         Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

    Oui évidemment c'est notre ami Baudelaire.
    A très bientôt, bien amicalement,
    J-M


    Le second message, arrivé une heure plus tard :


    Amie, comme vous ne me répondez pas assez vite à mon gré :-( je vous annonce que je serai à Paris demain dimanche. Je vous donne donc rendez-vous, libre à vous de l'accepter ou de me poser un charmant petit lapin, ce sera votre choix, mais je vous devine aussi curieuse de cette rencontre que je le suis moi-même. Demain à partir de 14h je serai au petit square de la rue du Bac, celui qui est au coin de la rue Commaille, à la hauteur du numéro 80, du moins je le crois. J'espère vous y retrouver et ne vous faites pas de soucis, nous nous reconnaîtrons. Sachez chère lointaine que je vais entreprendre ce voyage avec plaisir.
    Ne me répondez pas… venez.
    Vôtre J-M

    La journée s'étira longuement, la nuit ne fût pas bonne pour Danielle. Elle n'alluma pas son ordinateur et se plongea dans une série américaine complètement idiote qui passait à la télé. Au petit matin elle s'endormit pour quelques heures.
    La journée était radieuse. Elle choisit sa tenue avec soin, optant pour la simplicité, et fut assez satisfaite du résultat que lui reflétait son miroir, réaction assez rare de sa part. Elle mit cela sur le compte de l'émotion; elle se sentait fébrile et très émue mais pas inquiète du tout; elle avait l'impression de déjà connaître l'homme qu'elle allait rencontrer.
    La rue du Bac n'était pas loin de chez-elle, elle y alla à pieds, appréciant la chaleur douce du soleil et le bleu du ciel. Le boulevard Raspail était assez calme à cette heure du déjeuner, la rue du bac un peu plus animée grâce à ses commerçants qui commençaient à ranger leurs étals. Au coin de la rue de Varennes le planton de garde lui sourit, du moins lui sembla-t-il.
    Le square était désert, seul un homme dormait, allongé sur un banc. Près de lui une vieille voiture d'enfant pleine à craquer de paquets divers, le tout peu ragoûtant. Danielle, riant au fond d'elle-même se dit : c'est peut-être lui.
    Il était 13h58, un grincement de porte, bruit de ferraille, la fit sursauter, elle se retourna brusquement. Une jeune femme, venait de pénétrer dans le jardin. Danielle détourna la tête mais un sourire sur ce nouveau visage, net de toute trace de maquillage, attira son attention. La femme, vêtue d'un jeans et d'un blouson en toile écrue, s'approchait lentement. Son sourire disparut, une vague d'émotions fit trembloter sa voix :
    -Bonjour Danielle, je suis J-M... Jeanne-Marie…
    Et comme l'amie lointaine, la secrète, restait plantée là, absolument ébahie et tétanisée, la nouvelle venue répéta sa phrase plus lentement et d'une voix plus assurée. Il fallut plusieurs minutes pour que les mots atteignent le cerveau de Danielle.
    Elles se toisèrent longuement, leurs regards d'abord fuyants, se trouvèrent comme en pays de connaissance. Hésitantes, elles se sourirent. Ce n'est que plus tard, bien plus tard, qu'à certains moments privilégiés, elles purent rire de cette sympathique, mais surprenante, rencontre.

 

 

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Tous droits réservés

Aliza Claude Lahav

Avril 2004

 

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