Aliza Claude Lahav - Solitude

Solitude

 

Comme chaque matin il finissait de lire son journal de la première à la dernière page. Furtivement il regarda l’horloge accrochée au mur de la cuisine ; ah ! Mon Dieu ! Il allait être en retard à son rendez-vous. Soigneusement il plia son journal, versa le fond de café froid, rinça minutieusement la tasse et l’essuya, puis l’aligna dans le placard à vaisselle. Il fallait que tout soit en ordre, pile-poil, chaque chose à sa place, chaque chose en son temps. Dans son cabinet de toilette il passa la brosse sur ses cheveux blancs ; pas trop fort afin de ne pas éliminer ceux qui étaient encore là. Il se tapota les joues fraîchement rasées pour leur donner un peu de couleurs. Se recula un peu du miroir, s’observa, de face puis de profil, il n’était pas si mal que ça finalement… non, il ne se plaignait pas ; pour son âge, il avait vu pire.

 

Il vérifia une dernière fois si tout était bien en ordre dans son petit appartement, mit son chapeau un peu de côté sur sa tête, c’est ce qui lui allait le mieux. Le temps s’annonçait chaud, il n’avait donc pas besoin de veste. Il s’examina une dernière fois dans le miroir placé à cet effet près de la porte, prit ses clés et sortit.

 

Du coin de sa rue jusqu’au rond-point il y a deux cents quarante-trois pas, du rond-point jusqu’au portail du cimetière cent trente-cinq pas ; des pas moyens bien sûr, ni trop grands ni trop petits, toujours égaux sinon cela change les comptes. La tête lui tourne un peu, il est ébaubi par le bruit des voitures, ébloui par la lumière du soleil déjà forte à cette heure matinale. Il a oublié ses lunettes de soleil.

 

Le cimetière était pratiquement vide de visiteurs à cette heure-ci ; il y régnait un calme que le vieux monsieur savait apprécier. Il y venait tous les jours depuis des mois ; cet endroit, qui lui était maintenant familier, faisait partie de sa routine, de sa vie. Il n’avait peur ni des morts, ni de la mort. Il commençait par faire un petit tour parmi les tombes, relevait une plante que le vent avait fait basculer, jetait à la poubelle un bouquet fané, rajoutait un petit caillou sur une tombe vide pour montrer qu’un visiteur était passé. Il arrivait, enfin, près de la grande pierre de marbre noir, debout, tête baissée, il regardait avec attention chaque lettre du nom qui y était gravé. Sarah Valenberg… Sarah… malgré le temps qui passe chaque jour il s’émeut à nouveau. Sarah Valenberg 1934-2008. Après un moment de recueillement le vieux monsieur s’activera autour de la tombe selon un emploi du temps établi par la force de l’habitude. Le dimanche il ne faisait pas grand-chose puisque le grand ménage avait été fait deux jours avant. Le lundi il enlevait la poussière, le mardi il allumait une bougie dans le petit espace réservé à cet effet,  le mercredi il désherbait et ratissait autour de la stèle, le jeudi il rangeait minutieusement les petits cailloux qu’il disposait en plusieurs rangées, chaque caillou représentant l’une de ses visites ; et le vendredi, afin de se préparer au jour du Seigneur, il arrivait au cimetière avec sceau, brosses et chiffons. Il balayait, époussetait, lavait, frottait, avec amour et dévotion, cette pierre où reposait Sarah Valenberg. Le samedi il ne venait pas ; en l’honneur du sabbat, le matin il prenait son livre de prières et son tallith et s’en allait, en comptant ses pas, à la synagogue.

 

Lorsqu’il terminait son travail, que la pierre, encore humide, reluisait de propreté, il s’asseyait sur un coin de la tombe de Sarah, quitte à se mouiller un peu; c’était leur moment d’intimité. Il se sentait bien, calme, protégé.

 

Quelques rares visiteurs passaient, pour la plupart des femmes, seuls ou en petits groupes, tous silencieux ou parlant à voix basse ; à ces heures là il y avait peu d’enterrements. Notre petit vieux, tête baissée, épaules rentrées, un peu recroquevillé sur lui-même, du coin de l’œil observait se qui se passait autour de lui. Au fil des semaines il avait remarqué une femme, d’assez forte corpulence, les cheveux cachés par un foulard qui laissait deviner un chignon blanc comme neige, et qui venait tous les vendredis en fin de matinée. Un jour, en repartant, elle s’était arrêtée un instant devant lui, avait murmuré : « la vie continue, ne l’oubliez pas. » Il n’était même pas certain d’avoir bien entendu, elle n’était déjà plus là. Un autre jour elle lui avait offert, furtivement, quelques tranches de cake enveloppées dans du papier d’argent ; sans un mot elle avait déposé le petit paquet près de lui sur la pierre de Sarah. Lui l’avait à peine remercié tant sa gorge était nouée. Depuis lorsqu’elle arrivait, de loin, elle lui faisait un petit signe de la main, il répondait par un sourire timide. Il aimait bien les vendredis.

 

Ce matin-là le ciel était bas, les nuages de plombs assombrissaient l’atmosphère, il allait sans doute tomber des cordes. Le vieil homme se sentait assez mal, toussait, mouchait, la tête lui tournait, il devait couver une grippe. Malgré tout il partit à son rendez-vous comme d’habitude ; il n’aurait pu terminer sa semaine sans sa visite journalière au cimetière. Lorsqu’il arriva en vue de la stèle noire, de loin, il sut que quelque chose avait changé. Ses cailloux de présence, comme il les nommait, avaient été enlevés et s’amoncelaient en désordre entre deux tombes voisines ; Sous le nom et la date, comme pour les souligner, une rose rouge. Une unique rose rouge à longue tige et aux pétales flamboyants qui, déjà, commençaient à se faner. Lui restait là, frustré, il se sentait trahi sans savoir vraiment pourquoi.

 

La dame au cake se tenait près de lui, elle s’attarda un moment ; « comme c’est gentil, dit-elle d’une voix douce, comme c’est gentil d’avoir déposé cette fleur pour votre Sarah. » Puis elle s’éloigna et très vite revint sur ses pas : «Je vous observe depuis des mois; vous avez l’air si malheureux, ça ne sert à rien de vous morfondre comme ça. Et là vous ne voyez pas qu’il va pleuvoir ? Tenez, je vous invite ; je vais vous faire goûter un bon potage, ça va vous remonter le moral et je vous assure que votre Sarah ne vous en voudra pas… »

 

Ma Sarah ? « Ma » Sarah ? Comment lui dire qu’il ne connaissait pas et n’avait jamais connu Mme Valenberg ? Qu’il ne savait d’elle que sa date de naissance et celle de sa mort et que jusqu’à la rose rouge il ignorait que quelqu’un la regrettait.

 

Au hasard de ses promenades il était rentré dans ce grand cimetière; il y faisait si calme. Le nom lui avait plu, la tombe avait l’air abandonnée, comme lui vieux célibataire endurci et solitaire… une rencontre fortuite et tardive…

 

La femme s’éloignait, elle se retourna pour l’attendre. Le vieil homme s’empressa de la rejoindre ; qui pourrait refuser un bon bouillon de poulet juste avant l’entrée du Sabbat ? Un bouillon bien chaud aux effluves odorants, avec des petits cercles de graisse et, si Dieu le veut, des petites pâtes en forme d’étoiles qui nageront à la surface.

 

 

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Aliza Claude Lahav

25 Janvier 2009

 

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Commentaires (1)

1. Ronan Quelven 18/08/2014

Un bien joli texte plein d'une incroyable tendresse.
Merci de ce partage.

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