Aliza Claude Lahav - Julien

Julien

 

Dès leur première rencontre le petit déclic coquin s'était produit. Un pincement au cœur, une légère apnée, un éclair au fond de la prunelle, un imperceptible affaissement de la paupière. Ils s'étaient croisés à l'entrée de l'immeuble, puis plus rien durant quelques jours au cours desquels ils avaient rêvé l'un à l'autre au fil de l'imaginaire.

 

    La seconde rencontre se fit tout à fait par hasard dans l'ascenseur vers l'heure du déjeuner. Elle rentrait chez elle, pressée, les joues rougies par la course, les yeux ensoleillés par la joie de vivre. Lui, bien plus grand qu'elle, élancé, les cheveux ébouriffés, un vague sourire aux lèvres, avec galanterie s'effaça et la laissa passer. Du rez-de-chaussée au premier étage leurs regards timides s'effleurèrent à peine mais le charme était amorcé. Entre le premier et le second étage leurs yeux se vrillèrent l'un à l'autre sans pouvoir se détacher. Entre le second et le quatrième l'émotion aussi étonnante qu'inattendue les reliait comme une onde invisible mais presque palpable, presque audible dans une douce mélodie de bien-être. Au cinquième étage il sortit à reculons pour préserver l'onde bienfaisante le plus longtemps possible. Au sixième l'arrêt de l'ascenseur la secoua et elle sortit de ses sensations troublantes pour retrouver la réalité.

 

   La vie continuait avec une petite parenthèse en plus, un coin secret à protéger, un bout de rêve à habiter. Ils ne se rencontraient pas souvent et ne faisaient rien pour provoquer le hasard. Lorsque cela arrivait ils échangeaient des regards tendres, des sourires furtifs, des clins d'œil rieurs. Jamais il n'aurait osé l'aborder ; d'ailleurs elle n'était jamais seule ce qui excluait totalement cette éventualité. C'était pourtant lui le plus actif; il la guettait, avait appris à déceler les bruits de portes, pour la cueillir à la sortie de l'ascenseur ou lui tenir la grande porte-cochère.

 

 

    Un jour il la suivit dans la rue. Comme d'habitude elle était accompagnée. Cette fois c'était un monsieur ; ils se donnaient la main et marchaient l'un contre l'autre. Elle avait une démarche dansante, sautait d'un pied sur l'autre, quelquefois s'éloignait de l'homme puis s'en rapprochait vivement. Tout en elle était vif et primesautier. Elle avait un port de tête charmant, un corps gracile et agile comme celui d'un petit animal félin.

 

   Puis il y eut ce jour de pluie. Il était arrivé le premier sous le porche, trempé par une ondée subite. Il s'ébrouait encore lorsqu'elle atterrit comme une petite plume légère au gré du vent. Elle riait aux éclats, tout heureuse de secouer ses boucles blondes diamantées de mille gouttes scintillantes. Lorsqu'elle le vit elle devint tout à coup sérieuse. " Bonjour " dit-elle dans un souffle de voix. Lui restait là, pantelant et bête. " Je suis Julien ", dit-il avec une drôle de petite grimace qui se voulait être un sourire. Il était surtout occupé à résister à la tentation brûlante de caresser doucement cette chevelure soyeuse; il eût voulu se perdre dans les vagues rieuses du bleu de son regard. Il baissa les yeux le premier et elle se sentit victorieuse sans savoir vraiment pourquoi.

 

   De cette rencontre il façonna ses fantasmes pour les moments en creux. Durant la journée il s'imaginait qu'elle était là, assise près de lui dans le métro, ou trottinant à ses côtés lorsqu'il allait faire des courses. Le soir avant de s'endormir, bien à l'abri sous son duvet il pensait à elle, à ses lèvres si parfaitement dessinées, à ses longs cils, à ses joues peau de pêche… qu'il caressait avec tendresse jusqu'à la joie qui monte et se propage dans le corps entier, jusqu'à sombrer dans un sommeil bienfaiteur.

   Un jour qu'il rentrait plus tôt que de coutume, il vit de loin un grand camion en stationnement devant l'immeuble. Le portail était grand ouvert, les déménageurs allaient et venaient, transportaient des meubles, des caisses, des plantes vertes. L'agitation était grande, le camion était plein, le travail presque terminé.

    Julien s'engouffra sous le porche en courant. Elle était là, au milieu de la cour, le nez en l'air cherchant du regard les fenêtres du cinquième étage. Elle se retourna et vit le regard interrogateur, elle haussa les épaules d'un geste moqueur bien féminin. Il crut cependant décerner un zeste de regret dans le bleu pur de ses yeux. De la rue une voix de femme appelait : " Cathy viens vite le taxi est là ". C'était la première fois qu'il entendait son nom. Elle virevolta d'un bond comme pour s'enfuir. Il eut tout juste le temps de la voir par la lunette arrière de la voiture ; elle lui fit un petit signe de la main et puis plus rien, elle était partie.  Les oreilles bourdonnantes, sourd à ce qui se passait autour de lui, il était isolé dans une bulle d'abandon ; il était seul. Boudeur il donna un grand coup de pied dans un ballon oublié là par hasard. Il ne revit jamais ce petit bout de femme qui l'avait tant ému.

   Bien plus tard dans sa vie d'homme lorsqu'il essayait de se souvenir de l'année de ses douze ans, de son premier amour pour une petite beauté de dix ans, ce qu'il se remémorait tout d’abord était le camion avec l'inscription en grandes lettres : "Loiseau déménagements en tout genre pour toute la France. "

 

 

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Tous droits réservés

Aliza Claude Lahav

Mai 2000

 

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