Aliza Claude Lahav - Disgrâce

Disgrâce

 

Ma lointaine,

Ce matin c’est le bruit de la pluie qui m’a réveillé ; ma première pensée va vers toi, ma main tâtonne, hésite… le drap est bien tendu, ton oreiller sans un pli. Ta place est vide depuis plus d’un mois : trente-trois jours  et trente-quatre nuits; je le sais, tu ne reviendras pas. Tu es partie un matin, sans un mot de regret, avec quelques explications ternes, sans te retourner sur ma tristesse, sans au revoir ni adieu. Un claquement de porte et basta ! Depuis je vis dans une bulle ; le téléphone peut sonner, le courrier s’entasser, la sonnette carillonner, moi je suis ailleurs, dans un élément qui se trouve entre rêve et souffrance, entre abandon et survie. Tu me diras que je n’ai rien fait pour te retenir, que j’ai tout fait pour te faire fuir ; tu avoueras que notre histoire a duré bien plus que l’on ne pouvait le prévoir, qu’elle était sans espoir, sans avenir, absolument hors normes.

Je ne sais pourquoi ce matin je m’attardai dans la salle de bain ; pourquoi je décidai tout à coup de raser ma barbe vieille d’un mois ; pourquoi je pris une douche et je m’habillai alors que mon pyjama froissé me collait presque à la peau ? Et surtout pourquoi, mon bol de café noir à la main, je m’installai devant mon ordinateur, pris d’un besoin impérieux de t’écrire. Je n’ai aucun moyen, puisque tu n’as pas laissé d’adresse, de te faire parvenir cette lettre. Ce sont donc des mots partagés entre moi et moi, des mots inutiles et volages, qui te sont destinés et qui vont rester enfermés dans ma tour de solitaire. Je n’ai rien écrit depuis ton départ ; JP invective mon répondeur plusieurs fois par jour, comme tout bon éditeur qui voit arriver la date limite d’impression et qui n’a sur son bureau qu’une vague esquisse d’un projet de livre. Je sais, J.P. est mon éditeur, mais également mon ami, et il comprendrait si je pouvais lui expliquer ce qui se passe en moi. Je me garde bien de le laisser s’approcher, bien qu’il soit déjà venu sonner à ma porte plusieurs fois durant ce dernier mois, je ne pourrais lui parler de ces pensées qui tournent en vrille dans ma tête et que je ne comprends pas moi-même. Et puis je sais ce qu’il me dirait, « reprends-toi, ce n’est pas la fin du monde ; tu savais que ce n’était qu’une aventure, tu savais depuis le début qu’elle partirait. »… je le savais sans le savoir, j’avais fini par y croire, six ans de vie, de saisons qui passent, de jours et de nuits souvent heureux, quelquefois douloureux, de mots doux et de grincements de dents, de rire et de caresses, de complicité et de battements de cœur, tout cela c’est plus qu’une aventure. Tu as pris possession, tout d’abord, de mon corps puis de mon âme tout entière. Tu as habité, réchauffé, orné, enjolivé ma vie, comme tu l’as fait dans ma maison. Tu t’es installée, je t’ai aidé à envahir tous mes territoires.

Je me suis posté devant la fenêtre et j’attends, je ne sais trop quoi… sans doute Godot. La cour est calme, les pavés luisants d’une pluie fine et continue, la matinée est déjà bien entamée, le va-et-vient des départs à l’école et des croissants chauds est passé, la plupart des rideaux sont tirés et certaines persiennes sont fermées. La vieille dame du quatrième étage, celle avec qui tu sympathisais, m’a fait un petit sourire en secouant son chiffon de poussière… je me dis qu’elle n’est guère plus âgée que moi, qu’il y a quelques jours seulement j’étais encore un homme jeune plein de vie et qu’en un mois j’ai réintégré ma propre chronologie. C’est toi qui m’avais mis en tête que vingt-cinq ans d’écart entre nous étaient plutôt un avantage qu’un désastre, un détail qui ne devait pas stopper nos élans ; je me suis laissé convaincre facilement, sans grande résistance. Tu étais si belle, si jeune, si attirante, si succulente, si drôle, si facile à épater, à faire rire, si douce, si aimante, si amante… je me suis laissé prendre au piège. Je n’ai que ce que je mérite ; la vieillesse va prendre ta place et je vais la laisser faire son travail de sorcière malveillante.

 

Pour la première fois depuis que tu es partie j’ai bien dormi ; j’ai rêvé, pas de toi, de JP bizarrement il avalait tout mes manuscrits, tous ceux qu’il a édités pour moi ; il mâchait page après page, les yeux exorbités, et en même temps il écrivait sur un grand tableau noir : « n’écris plus, n’écris plus ! » Je me suis réveillé amusé. J’ai essayé de l’appeler ; il ne répond pas sur son portable et sa secrétaire m’a dit qu’il venait de partir en voyage ; ce qui me donne un peu de répit quant au manuscrit tant attendu.

Tu me manques, mais il me semble que je reprends pied. Je n’ai pas encore laissé entrer la gardienne pour faire le ménage de peur de laisser échapper un peu de ton parfum qui flotte encore ça et là ; mais ce matin j’ai enfin changé les draps ; le creux laissé par ton corps a disparu. J’apprends que les larmes de l’abandon ont un autre goût que celles de la tristesse, qu’elles sont plus amères et que leur source provient de toutes les déroutes, de toutes les désertions du passé.

Te souviens-tu de notre première fois ? J’en doute, tu étais complètement ivre ; c’était chez J.P lorsqu’il a pendu la crémaillère rue de Breteuil. Il m’a dit « occupe-toi d’elle », ce que j’ai fait avec beaucoup de constance d’ailleurs, comme tu avais perdu tes clés je t’ai ramenée chez moi ; tu n’es pratiquement plus repartie. Durant toutes nos années communes tu as toujours pensé que cette nuit là nous avions fait l’amour ; je ne t’ai jamais démentie.  Je pense que cela m’arrangeait de laisser cette idée erronée dans le vague. Tu paraissais si jeune et tu étais si jolie, mais aussi si démunie et angoissée, tu pleurais sans savoir pourquoi ; j’ai compris bien plus tard qu’il ne fallait pas te laisser boire, tu as le vin triste ma lointaine. Cette nuit-là il ne s’est rien passé, je t’ai tout simplement prise dans mes bras et je t’ai bercée, tout doucement, comme un bébé, jusqu’à ce que tu t’endormes. Ces quelques heures où tu étais si près de moi et en même temps si loin, sont restées l’un des plus beaux souvenirs de ma vie, rangés soigneusement dans mon tiroir secret.

Je ne sais même pas pourquoi je t’écris tout cela, cette lettre ne partira pas ; je ne saurais, d’ailleurs, pas à quelle adresse te l’envoyer. Je voudrais reprendre ma vie, me remettre à écrire, oublier… mais comment imaginer une histoire alors que la nôtre me fait encore si mal ? Je voudrais te prendre par les épaules et te secouer et crier et hurler et pleurer : « sors de ma peau, sors de ma tête, sors de mon corps, et pas seulement de ma vie ». C’est que tu m’as ensorcelé, sorcière que tu es ; enfourche ton balai de misère et va-t’en loin d’ici. Si tu étais là, près de moi, si tu revenais penaude, je te prendrais par les épaules, je t’enlacerais et je t’aimerais jusqu’à épuisement, jusqu’à ma mort.

 

Quelques jours sont passés, comme un grand malade j’ai perdu la notion du temps. Je n’ai pas fait grand-chose, écouté de la musique, rêvé, vagabondé dans ma mémoire de toi, de ton corps, de ton rire, de tes yeux lorsqu’ils basculent au bord du plaisir…

Je suis comme un convalescent, faible, mais j’ose à nouveau poser mon regard sur le monde. La gardienne m’a monté le courrier, il n’y avait que des factures ; il me faut envisager sérieusement un retour à une réalité mesquine et ennuyeuse de chaque jour. Reprendre mon travail d’écriture serait bien si ma verve n’était pas complètement paralysée. JP, lui, a disparu ; à son bureau personne ne sait où il se trouve. Il ne m’appelle plus, son téléphone est sur répondeur depuis plusieurs jours ; j’aurais pourtant bien besoin d’un ami pour m’aider à me remettre à flot.

J’ai marché longtemps dans les rues de Paris, sans savoir où j’allais, tête baissée sur l’asphalte gris, insensible aux bruits de la vie. Sur les bords de la Seine, j’ai fixé les eaux profondes de couleur incertaine ; je suis resté là, immobile et hésitant, durant un long moment. Une pluie fine m’a sorti de ma léthargie morbide. Je suis las, si las.

En rentrant j’ai rencontré, sous la voûte de l’immeuble, la vieille dame, ta « copine », qui secoue souvent ses chiffons et qui en profite pour nous épier. Je t’assure que je n’avais aucune envie de m’arrêter à papoter et comme j’essayai de passer avec un petit salut de la tête, elle m’arrêta sans me laisser la possibilité de m’esquiver. Avec un grand sourire elle me dit :

« J’ai reçu une carte postale de votre femme ; c’est vraiment gentil de sa part. Vous devez être bien occupé pour la laisser partir si loin en vacances solitaires… il est vrai que le Canada a l’air d’être un si beau pays. Mais tout de même monsieur, la laisser partir comme ça toute seule. » Après quelques secondes d’ahurissement je déguerpis comme un malfaiteur que l’on a pris en flagrant délit, j’avalai les escaliers à grandes enjambées, me précipitai sur mon téléphone et, à bout de souffle, composai le numéro. Ce n’est qu’après maintes menaces que j’obtins de la secrétaire quelques renseignements ; en effet JP se trouve à Montréal où il monte une nouvelle maison d’édition, c’est pour un temps indéterminé. 

Je suis anesthésié, groggy, j’ai trop mal pour avoir mal… c’est décidé, cette lettre restera dans l’un de mes tiroirs à fouillis, parmi tous les mots qui ne sont pas faits pour être dits.

Tout se bouscule dans ma tête en même temps que la rage m’envahit ; une idée germe et s’impose. Je sais exactement quel sera le sujet de mon prochain roman ; l’intrigue se met parfaitement en place. Ce sera, sans aucun doute, un thriller !

 

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Tous droits réservés

© Aliza Claude Lahav

Avril 2009

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http://moncahier.net/

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Commentaires (1)

1. Tippi 03/12/2013

Ma lointaine. ..

La relativité de l'âge démontrée littéralement

La souffrance des draps dont on conserve désespérément le parfum d'avant. ..la solitude

La poussière des chiffons qui fait piquer les yeux

Une lettre pour un tiroir, celui de notre plus bel intérêt

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