Aliza Claude Lahav - Amour d'un autre temps

Amour d'un autre temps

 

    La salle à manger était, comme d'habitude à cette heure-ci, bruyante et animée. Les membres du kibboutz, les camarades comme on disait en ce temps là, se précipitaient pour choisir une table, une place à côté d'un ami, ou à côté de la cuisine afin d'être servi parmi les premiers.  Certains arrivaient des champs, en sueur et le visage basané par un soleil implacable, d'autres venaient de la buanderie ou de la lingerie, toutes des filles évidemment, d'autres encore du garage ou du poulailler, les mains pleines de cambouis et les vêtements souillés. Près du lavabo on se bousculait pour se laver les mains, les rires, les cris, fusaient. Il y avait dans ce kibboutz de haute Galilée, à l'heure du déjeuner, une impression de bonne humeur collective et contagieuse. Le repas ne serait pas celui d'un gourmet, il se peut que certains camarades restent sur leur faim, mais qu'importe on peut toujours rajouter quelques tranches de pain pour caler un estomac exigeant. Les conversations allaient bon train, la récolte des pommes s'annonçait fructueuse, les moissons se terminaient, le potager était riche en légumes, on planifiait déjà les nouveaux projets. Un brouhaha de voix s'était mis en place comme une musique de fond, accompagnant une vie nouvelle qui petit à petit se transformait en routine. 

    Elle, silencieuse, les yeux fixées dans le vide, assise au bout d'une table, mangeant à peine, ne participait à aucune conversation. Elle était là dans une absence totale, repliée sur elle-même, indifférente à ce qui se passait autour d'elle. Les camarades du kibboutz s'étaient habitués à sa présence fantôme; certains essayaient de l'approcher, de lui parler, de lui faciliter l'entrée au sein de la communauté. Elle répondait par un sourire pâle et lointain, avec l'air de planer plutôt que de vivre.  Arrivée il y  a quelques mois,  durant cet hiver enneigé de l'année 1950, avec un groupe de jeunes gens immigrés d'Europe de l'est; alors que les autres s'étaient intégrés rapidement à la vie communautaire malgré le froid, la boue et la faim, elle, était restée un peu à l'écart. Il n'y avait absolument rien à lui reprocher,  elle remplissait toutes les tâches, travaillait, participait aux cours d'hébreu, faisait acte de présence à toutes les activités de loisirs. Elle traversait la vie du kibboutz comme un être venu d'un autre monde.

    Les anciens l'avaient très vite remarquée. Ingrid avait un corps gracile et harmonieux, un visage de porcelaine fine envahit par de grands yeux noirs qui, la plupart du temps, fixaient sans voir. Des boucles claires et très courtes, si bien qu'on l'avait surnommée Ingrid Bergman en référence au film "Qui sonne le glas". Si légère que l'on avait l'impression qu'elle marchait sans toucher le sol. Elle ne parlait que pour l'essentiel, d'une voix gutturale qui étonnait à chaque phrase.  Ils avaient envie de lui poser des questions, quel âge as-tu, 16 ans, 17 ans? D'où viens-tu? Qui es-tu? Où étais-tu durant les années noires, qu'as-tu traversé et qui t'a malmenée? Ils n'osaient pas,  craignaient de briser  cette carapace apparemment si fragile.

    Un seul  avait osé franchir la frontière qui délimitait l'espace personnel d'Ingrid; lorsqu'il la rencontrait par hasard, soit à la salle à manger soit sur les sentiers du kibboutz, il s'arrêtait, lui souhaitait une bonne journée ou un bon appétit, relevait  qu'il faisait beau ou qu'il pleuvait, mentionnait un film qui allait être projeté le soir même ou une assemblée générale qui pouvait l'intéresser. Elle répondait par un petit hochement de tête, baissait les yeux, continuait son chemin.

    Lui, c'était Ouri, l'un des fondateurs du jeune kibboutz, l'un des plus âgés également, vingt-six ans. Un homme grand, d'une corpulence importante, il portait en lui les traces de la guerre  d'indépendance, dans son âme et dans son corps; il boitait fortement. Un vrai israélien, né à Tel-Aviv, porteur d'espoir et d'idéalisme, d'énergie constructive, d'optimisme à toutes épreuves.

    Chaque semaine, le vendredi soir tout de suite après le dîner on poussait les tables et les bancs contre les murs, la salle à manger paraissait alors beaucoup plus vaste. Shmoulik  l'accordéoniste ouvrait son instrument et se mettait avec entrain  à jouer des airs de danses populaires, la plupart tirés du folklore russe. Les camarades, sans hésiter et avec une joie débordante, se mettaient à danser. Les rondes explosaient d'un rythme endiablé, les têtes renversées en arrière, les visages en extase, les rires bruyants, les nattes des filles suivaient les notes de l'accordéon, les pieds des garçons plus maladroits s'embrouillaient un peu.  Oubliés le labeur et les soucis de la semaine. Tous dansaient; seuls Ingrid la solitaire et Ouri, handicapé par sa patte folle, adossés chacun à un autre mur, observait les danseurs. Ouri, lui, observait également Ingrid. Lorsqu'il arrivait à capter son regard, de loin, il lui souriait, lui faisait un petit signe de main. 

    Ce soir là, apparemment un soir de shabbat comme les autres,  Shmoulik était passé très vite des danses folkloriques à celles plus romantiques comme le tango ou la valse.  Les couples se forment, se laissent ravir par la douceur des mélodies, les épaules s'assouplissent, les têtes se penchent…  Shmoulik sourit, il se sent l'investigateur de cette tendresse qui fuse dans l'atmosphère.

    Ouri, ne réfléchit pas, il ne sait pas vraiment ce qu'il fait, se trace un chemin parmi les couples, traverse la salle doucement, comme s'il craignait qu'elle ne s'envole, lui prend la main, l'attire contre lui. Ingrid passive se laisse faire, ses paupières baissées maintiennent une limite entre elle et le monde. Ils commencent à danser, lui ne sent pas sa jambe qui si souvent le fait souffrir, elle, absorbe le son de l'accordéon et s'y abandonne; leurs corps se cherchent, s'adaptent. Il ne se passe rien,  tout se passe. Il la sent légère, si légère, il s'émeut. Elle respire cette odeur d'homme, pour la première fois depuis des années elle est en sécurité. Tous deux ont les yeux fermés, ils ne remarquent pas qu'imperceptiblement les autres couples s'éloignent afin de leur laisser un espace plus confortable; les camarades continuent à danser mais sont attentifs à ce couple qui leur paraît inattendu. L'émotion monte dans la salle, regards et sourires complices se croisent. Lorsque la musique s'arrête le silence est plus puissant que tout ce qui pourrait être dit; les camarades voudraient applaudir mais ils ne le font pas. Ouri qui se sent observé par des dizaines de regard, entoure les épaules D'Ingrid et la pousse vers la sortie. Le ciel est clair, la lune presque pleine, une nuit d'été comme les autres. Le regard D'Ingrid rencontre celui d'Ouri, ils se sourient.

    Durant les jours, les semaines qui suivirent, les jeunes gens attendaient avec impatience la fin de leur journée de travail pour se retrouver. Ils allaient se promener au bord du Jourdain, se tenaient par la main, parlaient peu, laissant le bien être monter en eux. Après le dîner, que l'on prenait très tôt en commun avec tous les camarades, il était pratiquement impossible de rester dehors, les moustiques étaient trop nombreux et trop agressifs. Ils allaient donc se réfugier dans la minuscule chambre d'Ouri; lui s'asseyait sur le sol, elle s'installait sur le lit assise en tailleur. C'est lui qui racontait son enfance, sa vie d'adolescent, ses premiers amours feux de paille, sa guerre, sa blessure… Ingrid écoutait; d'elle-même elle ne dévoilait rien, son silence était troublant.

    Il devinait ce corps si jeune, si grêle, dissimulé sous des vêtements trop larges de plusieurs tailles, et toujours des chemises à manches longues. Son imaginaire la désirait autant que son corps réel mais il savait attendre, il pressentait qu'il ne fallait surtout pas la brusquer; il la voyait  si fragile.

    Un soir, la chaleur était encore lourde et moite, avec des gestes lents il lui enleva la chemise de tissu épais, il découvrit les épaules d'une blancheur extrême, les bras d'une grande maigreur. Ouri , en silence pointa son index sur le numéro de l'enfer tatoué sur le bras gauche; d'un coup le regard de la jeune fille se durcit, ses paupières baissées l'avaient à nouveau cloîtrée comme aux premiers jours de leur rencontre. Elle dit d'une voix rauque et saccadée: tu ne pourrais pas comprendre, tu n'y étais pas.

    Leurs moments de tendresse se multipliaient, devenaient naturels. Au fil des jours Ingrid paraissait plus sereine, durant de courts instants elle s'abandonnait sans résistance à cet homme dont les bras, désespérément, l'invitaient comme un ultime refuge. Ouri, lui, était tendre et attentionné, avait des gestes à peine ébauchés; elle lui rappelait le petit chat borgne et peureux qu'il avait recueilli dans son enfance, il lui avait fallu des mois pour l'apprivoiser.

    Apprivoiser Ingrid et l'aimer, l'aimer, jusqu'au bout de la nuit, jusqu'au bout de la vie… l'aimer à en crever, l'aimer à la folie.

    Ce soir là ils allaient se souhaiter bonne nuit, ils se tenaient près de la chambre d'Ingrid, l'air était doux présageait les premiers jours de l'automne.  Il la prit dans ses bras, le corps de la jeune femme chaud et friand de sa virilité, s'adaptait parfaitement au sien. Un instant de plénitude. Elle se détacha un peu de lui, le regard vrillé au sien, dans un souffle elle murmura: je t'aime. Dix secondes plus tard elle n'était plus là.

    Le lendemain matin il la chercha en vain. Un camarade lui dit avoir vu Ingrid monter dans l'autobus de six heures qui partait vers Tibériade. Des jours, des nuits, des jours… il crut devenir fou.

    Cinq jours plus tard le lac de Tibériade rejeta, sur une plage, le corps d'une jeune fille qui n'avait sur elle pour toute identité que ce numéro inscrit dans sa chair.

 

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Tous droits réservés

© Aliza Claude Lahav

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Pour continuer à visiter l'univers d'Aliza Claude Lahav, voici son cahier de brouillon

http://moncahier.net/arbreaccueil.htm

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Commentaires (3)

1. BethanyMvj (site web) 09/10/2017

https://www.facebook.com/rosie.huntington.5623/posts/297244454091526

2. AlysonWnb (site web) 09/10/2017

Hello everyone! Lately I have been struggling with a lot of personal issues. Friends and doctors keep telling me I should consider taking meds, so I may as well link and see how it goes. Problem is, I haven't taken it for a while, and don't wanna get back to it, we'll see how it goes.

3. Tippi 09/12/2013

Madame Aliza, raconte moi encore...

Je ne me lasse pas de t'écouter écrire

Il ne se passe rien, tout se passe

Je ne peux pas comprendre, je n'y étais pas. .. mais je sais comme je veux lire tes mots qui toujours nous ménagent malgré leur terrible profondeur.

j'aime ton écriture tout simplement. Merci Aliza

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